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60 | Printemps 2006, 264 p., 18 €.
Couverture de Stéphane Blondeau


ÉDITORIAL

OUS L'INTITULÉ DE TERREUR, ce sont les politiques de la peur dont nous avions choisi récemment d’évoquer quelques formes, sur le fond de la question générale des productions de subjectivité. Les « Journées 2005 » de la revue se proposaient de circuler librement entre clinique et critique, pathologie et politique. Cela ne pouvait se faire, nous nous en sommes rapidement persuadés, qu’en prenant acte de ce fameux « retour du refoulé religieux », si sensible depuis 1990, si actif depuis le 11 septembre 2001.
On a souvent remarqué, au cours des psychothérapies, le soulagement qu’apportait la possibilité de distinguer des mots qu’on avait longtemps accouplés, monstres pseudo synonymiques autodestructeurs et dévastateurs. Chez des patients qui se disent juifs : « juif », « hébreu », « judaïque », « sémite »,
« sioniste », « israélien », « israélite », etc. Chez des sujets d’origine maghrébine : « arabe », « musulman », « islamique », « islamiste »... Chez les uns et les autres, selon leur bagage culturel : « intégriste », « fondamentaliste »,
« rigoriste », « théocrate » ; ou « modéré», « impie», « renégat », « apostat »...
Le simple fait de consacrer une ou plusieurs séances à séparer – analyser – ces composantes distinctes d’un corpus malformé était cause d’un bienfait moral évident. Le refus d’une dialectique paranoïaque et binaire des illusions du Moi, voire du « Nous » semblait délivrer chacun du souci d’une affirmation de Soi et de la hantise d’un Ennemi Idéal.
Une sorte de folie collective,à laquelle des intellectuels patentés apportent parfois leur caution, prend le relais aujourd’hui des thèmes persécutifs individuels,qu’elle amplifie ou surdétermine. La relance identitaire du « choc des civilisations » et des conflits axiaux des monothéismes n’est pas seulement celle des prêtres et des religieux, mais de tous ceux qui, autour des centres de pouvoir, des lieux d’enseignement et de culture, dans les mailles des media, veulent oublier l’exhortation laïque de Jacques Prévert, au lendemain de la Seconde guerre mondiale : « Notre Père, qui êtes aux cieux, restez y ! ».
L’art de gouverner tire parti de tous les amalgames, réduit les multiplicités à quelques stéréotypes. Sous le couvert d’une invite à la modération, l’affaire des 
« images de Mahomet », importée du Danemark via l’agitation iconoclaste de quelques groupes islamistes et les propos provocateurs venus d’Iran, avait crée les conditions d’un appel aux croisades. A peine connus quelques détails du
« martyre » d’Ilan Halimi, le chef du Parti au pouvoir décrète qu’il s’agit là d’un crime antisémite. Un des acolytes du « cerveau du gang des barbares » aurait déclaré que les rackets organisés par le groupe visaient surtout des juifs parce qu’on sait que « ces gens là ont toujours de l’argent, et qu’ils sont très solidaires » : preuve irréfutable selon notre ministre de l’Intérieur, du « terrorisme » de la bande de Fofana ! Le rabbin Sitruk n’hésite pas à parler d’un « avant et après Ilan » comme si 2006 datait une nouvelle affaire Dreyfus. La « classe politique » entière s’engouffre dans un grand cérémoniel, de peur de rester en retard dans le concert des protestations antiracistes. Les socialistes oublient que le même ministre qui ameute les masses à partir du terrible fait divers, les a accusés, un an plus tôt « d’avoir réussi, avec le gouvernement Jospin, à faire passer la France, aux yeux des américains, pour un pays antisémite » ! Quelques jours plus tard, une agression contre des jeunes juifs à Sarcelles semble apporter la confirmation des prophéties du ministre d’État .Les protestations d’un rabbin de cette ville, qui déclare publiquement que ces actes antisémites, nouveaux dans son quartier, sont la conséquence du climat crée par les medias et le gouvernement dans le traitement de l’affaire du meurtre d’Ilan Halimi, sont devenues inaudibles. L’union sacrée s’étend à Le Pen et de Villiers. Le bouc émissaire est trouvé : les Africains en général, le musulman fanatique en particulier. Et comme le juif (l’autre sémite) il est d’autant plus redoutable que proche, amical, voisin, difficile à reconnaître parfois, toujours sournois.
La manoeuvre vient curieusement de ceux qui n’ont de cesse, par ailleurs, de renforcer les pouvoirs des institutions religieuses « modérées », les enrégimenter dans le combat sécuritaire. L’annexion du religieux aux taches de maintien de l’ordre prend le visage œcuménique de la tolérance, du respect des différences. Quand les banlieues s’embrasent et les enfants s’insurgent, prêtres et policiers partagent une même mission, et doivent unir leurs efforts.  « Matraque et tapis de prière », disait un « Rebond » de Libération...
Si Dieu est appelé à la rescousse c’est parce qu’il se tient prêt depuis longtemps. Barbara Cassin cite et commente un passage de Platon, dans La République :
« ... si l’on dit que Dieu, qui est bon, est la cause du malheur de quelqu’un, nous nous opposerons de toutes nos forces à ce qu’un citoyen tienne ou écoute de tels propos dans un État qui doit avoir de bonnes lois ». Où l’on constate que
« nous » passons à Dieu en même temps qu’à l’État ».
Le constat n’est pas anachronique. Le passage se fait chaque jour encore, avec plus ou moins d’évidence et d’autorité. Ahmadinejad ne dialogue avec le Très-Haut que par la médiation des ayatollahs du Conseil Suprême de la Révolution, mais Tony Blair nous avoue qu’à l’instar de Georges Bush saisi par la Révélation, il communiquait directement avec la Vérité divine, quand il s’est agi de bombarder, puis d’occuper, l’Irak.
La politique communautariste, comme le voit bien Daniel Bensaïd4, crée les conditions des conflits qu’elle prétend résoudre. C’est un machiavélique mode d’emploi, un double jeu dont la règle fondamentale est d’abord de croire, de « faire partie de », d’affirmer une appartenance rigoureuse à un peuple, une église, une nation. On en déduira nécessairement des zones de privilèges, des particularismes, des références mythiques et institutionnelles d’exception, partiellement incompatibles avec les droits et devoirs communs en République.
Il s’agirait, après un « adieu au prolétariat » détourné du sens que lui donnaient André Gorz et les néo-marxistes, de trouver une nouvelle cartographie des sociétés capitalistiques. Nouvelle en apparence, éculée en vérité, elle resurgit – dans ce monde où le constat que  Dieu est mort  semble maintenant un voeu pieux – avec la puissance d’une rassurante reterritorialisation. « Gott mit uns » redevient à la mode et fait plutôt « branché ». Du mythe eschatologique d’une paix planétaire au projet plus limité d’une sécurité des Nations le lien semble évident. Mais cette tranquillité, cette absence de conflits et de luttes dans une société telle qu’elle est – inégalitaire, injuste, violente, jour après jour – ne peut trouver son achèvement et son appui qu’en une mystique de l’immortalité. L’état-nation serait l’intégrale d’une juxtaposition de communautés relativement étanches, dont les conflits, les méfiances et les haines ne pourraient se résoudre que par la main ferme de la Justice et l’ardente coercition de la Foi. Le Marché fera le reste.
Mais, – « diviser pour régner » – ces conflits identitaires ne sont pas près de disparaître. Ils sont utiles en effet. Le gouvernement américain, officiellement oecuménique et pieux, entretient avec la dynastie saoudienne – liée au wahhabisme, banque centrale des intégristes dans le monde – des rapports économiques et financiers quasi symbiotiques. L’entremise des lobbies et des multinationales, sous l’égide des grands cultes monothéistes, scelle l’alliance concrète des démocrates de l’Occident et des despotes orientaux. Les États-Unis soutiennent un nombre impressionnant de dictatures, qu’ils peuvent abattre (comme ils l’ont fait avec Saddam Hussein) quand cela leur semble opportun, pour les remplacer par de nouvelles hiérarchies, autorités, rapports de forces et frontières. L’Alliance avec une théocratie sunnite (l’Arabie Saoudite) équilibre la force de l’Iran chiite, beaucoup plus peuplé, tenté par un totalitarisme religieux.
Chaque fois, on le constate, l’Empire rencontre Dieu dans ses grandes stratégies, un Dieu démembré, divisé, rongé par des guerres sectaires,des interprétations opposées, des appétits de pouvoir et de conquêtes trop humains. Mais le chaos irakien et la dispersion afghane ne seront pas les preuves d’une erreur politique ou d’un succès machiavélien, puisque c’est la malfaisance du « terrorisme » insaisissable qui explique les massacres, conflits et guerres civiles5. Celui-ci est alors crédité d’une sorte d’extraterritorialité, comme si les principes mystiques de ses finalités restaient étrangers aux dogmes des croyances antagonistes, aux revendications des peuples qui les ont adoptés. On peut donc faire des talibans des alliés mercenaires, avant de les combattre comme le Mal absolu6. Et puisque leur menace est précieuse, et Satan nécessaire, il faut veiller constamment à leur régénération.
Nos « néo-cons » nationaux s’emploieront sans doute à forger de nouveaux monstres : étudiants-casseurs, jeunes des cités-pilleurs, maghrébins-sadiques, précaires-paresseux, et d’autres épouvantails... Ils n’auront de cesse, malgré les conflits qui peuvent les opposer, de les identifier comme les manifestants d’une idéologie religieuse ou d’une culture hermétique, les rejetons rabougris d’un terrorisme international prosélyte. Nouvel amalgame des pauvres, des machismes (l’assassinat de Soane à Vitry) et des fous de Dieu.
Ces montages, heureusement, ont aussi leur fragilité. L’économique peut parfois faire passer, parmi des groupes traditionnellement opposés, le fil rouge d’une commune aliénation. Et celle-ci n’est pas seulement tangible sur le marché du travail et de l’emploi, mais se manifeste dans une multitude de domaines et d’institutions de la vie quotidienne, éducation, santé, approches de la maladie mentale, conditions de la création artistique. L’écosophie annoncée par Félix Guattari est plus actuelle que jamais, avec son intention de ne pas séparer ou hiérarchiser les modes de lutte sociale qui concernent ces différents terrains.
La montée en puissance d’un large mouvement social rassemblé contre un Contrat Première Embauche, symboliquement et caricaturalement « libéral », braqué sur la tempe des jeunes en mal d’avenir, remet la dialectique sur ses pieds. Chômeurs, précaires, intermittents, sans domicile, immigrés, intellectuels évalués, psychothérapeutes contrôlés, nous sommes tous de la
« racaille », quels que soient nos démêlés avec Dieu et l’éternité.

Jean-Claude Polack


SOMMAIRE DU N°60

François Zourabichvili a mis un terme à sa vie. Par Jean-Clet Martin
ÉDITORIAL
Jean-Claude Polack. Dieux, mode d’embauche
CLINIQUE
Anik Kouba. L’épouvantail de la peur
ESTHÉTIQUE
Philippe Roy. Stéphane Blondeau, la naissance est dans le geste
CONCEPT
Jonathan Philippe. Individu et puissance. Deleuze, Nietzsche et Spinoza POLITIQUE
René Schérer. Posteriora Dei
Bolivie
Zorka Domic. Nous sommes président !
Zorka Domic. Jorge Sanjines : cinéma pour l'amour et la dignité
Jorge Sanjines. Révolution et perplexité
Chili
Ana Cortez Salas. Les ex-menores et le droit. Entretien
Cuba
Jacobo Machover. Dames courage à Cuba
Japon
Kuaru Ayoma. Le feminisme est pluriel
Mexique
Jorge Santiago. L’économie solidaire. Entretien
Joani Hocquenghem. Le délégué zéro et l’autre campagne
TERRAIN
Margritta Zimmermann. Image et expérience esthétique

Les communications des Journées Chimères 2005
seront publiées dans le prochain numéro.


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