Le sujet, la coupure, l’histoire

F. Guattari, exposé présenté le 18 mai 1966, inédit, établi par François Fourquet pour cette édition ; © Bruno, Emmanuelle, Stephen Guattari, Fonds IMEC.


"Ce texte de Félix Guattari est un document précieux. Pour la première fois, devant un petit groupe invité par lui en 1966 1, Félix (nous l’appelions tous Félix bien que son prénom officiel fût Pierre) exprime une intuition fulgurante : l’histoire n’est pas le développement des structures (politiques, économiques, sociales), mais au contraire la rupture de ce développement, la « rupture de la causalité » historique ordinaire.

Cette rupture, il la nomme « coupure subjective ». Il la conçoit à l’image du « sujet de l’inconscient » qui existe dans l’hôpital psychiatrique, résonne avec les grands événements historiques et peut déjouer ou bouleverser le pouvoir officiel de l’hôpital, comme il l’explique dans « La transversalité », un article publié en 19642. Dans l’exposé ci-dessous, on discerne à l’état brut, élémentaire, le noyau primitif d’une théorie de la coupure qui sera ensuite développée dans un texte intitulé « La causalité, la subjectivité et l’histoire ». Disciple de Lacan à l’époque, il est aussi militant politique de formation trotskyste et s’intéresse de très près à l’évolution du monde et aux phénomènes révolutionnaires ; il croit encore, comme nous tous, que la révolution socialiste est à venir. Il prend appui sur une parole improbable de Lacan sur « l’histoire » considérée comme « à  contretemps du développement » et qu’il a entendue dans un séminaire. Il synthétise ce rapprochement entre psychanalyse et histoire par le concept de coupure subjective et historique qui opère à la fois à l’échelle de l’individu et à l’échelle de la société.

Certes, Freud avait déjà compris cette correspondance intime entre inconscient individuel et l’inconscient social et historique : en témoignent Totem et Tabou, Psychanalyse collective et analyse du moi, ou encore Malaise dans la civilisation. Lacan par contre, à part le court passage du séminaire, ne s’occupait pas trop d’histoire. Le champ ainsi ouvert à la réflexion historique était immense. Félix avait commencé à le défricher dans les Neuf thèses de l’opposition de gauche5, à la rédaction desquelles il m’avait demandé de participer.

C’était une période effervescente, exaltante. Le style changea lorsque, en 1969, Félix rencontra Deleuze. Ils s’enfermèrent dans un cabinet de travail pour préparer ensemble L’Anti-OEdipe, qui paraîtra en 1972, et inventèrent un appareil conceptuel qui n’avait plus grand-chose à voir avec celui qu’utilisait Félix dans sa période lacanienne. Mais l’intuition fondamentale restait vivace et forte, bien que dissimulée derrière le vocabulaire deleuzo-guattarien. Les grands événements histo-riques ne sont explicables ni par un projet transcendant rationnel porté par « l’Histoire », ni par la logique structurale objective des institutions, mais sont produits par des « coupures subjectives » apparemment irrationnelles qui rompent cette logique et sous-tendent les phénomènes révolutionnaires. Plus tard, Félix en vint à l’idée que le problème n’était plus celui de la révolution socialiste, mais celui d’une « révolution subjective », d’une révolution de la « subjectivité sociale » qui prend une place éminente dans Chaosmose, son dernier livre. Il existe une continuité très forte dans l’inspiration qui anime Félix de 1964 à 1992, au-delà des changements conceptuels résultant de sa rencontre avec Deleuze. Cette thèse de la continuité est peut-être contestable, mais elle s’appuie sur une évolution intellectuelle dont ce petit texte de 1966 est la preuve. Félix s’exprime avec les moyens du bord ; il explore, il cherche ses mots, il fait appel non seulement à Lacan, mais aussi au Sartre de L’Être et le Néant ou à l’histoire de la révolution russe de 1917. Sa vision s’oppose à une conception structuraliste de l’histoire ; elle rejoint les intuitions de certains grands historiens, sociologues ou anthropologues – Emile Durkheim, Marcel Mauss, Arnold Toynbee… D’emblée Félix, qui était encore jeune, se situe à un très haut niveau de la
 réflexion historique et sociale. Malgré l’obscurité de certains passages, malgré un langage familier qui n’a rien d’universitaire, ce texte est une pièce « archéologique » majeure qui révèle l’esprit visionnaire de Félix."  

François Fourquet


Texte de F. Guattari dans la revue papier 

Je créatique

(Tous droits réservés) 
Extrait de l'article paru dans la revue papier

"Le dispositif de l’illusion
Jusqu’ici tout semblait calme et tranquille, dans l’ordre de la différence ou de la sécurité égalitaire, soigneusement protégé : la surface demeurait lisse et impassible, d’une platitude homogène et sans aspérité – surface doublée d’une carapace défensive massive, compacte , elle-même recouverte d’une armure de façade.
On aurait pu croire que la surface avait comblé le trou noir ou absorbé le blanc du secret brûlant.
On aurait pu croire qu’avec la scène spéculaire et spectaculaire de surface – de blancheur noire – le système des opérations défensives de dénégation s’avérait aboli, inexistant, en provoquant l’amnésie interminable de l’agencement machinique de singularité, de la machine de vide du désir compulsionnel alors infini, incessant,
interminable.
La surface scénique de l’agencement dissimulé donnait l’illusion d’une absence de gouffre, de profondeur  caverneuse, d’une absence d’antre ou d’abîme.
Tout allait bien en surface : une scène d’amour absolu – séparé du désir barré – vectorialisant l’échange d’ignorance, renforçant l’illusion tenace, obstinée : l’illusion érotomaniaque d’être aimé et d’aimer pour être aimé.

Le tourbillon vertigineux
D’un seul coup la scène bascule, la machine de vide se détraque, la surface se fêle, se lézarde, effractée par un retour conflictuel ou une irruption fulgurante. (...)"
 
(Suite dans la revue papier)

N°78, Soigne qui peut (la vie)

Couverture : Fred Périé avec Magy Ganiko

Valérie Marange, Soigne qui peut

POLITIQUE
Anne Perraut-Soliveres, Attention, fragile...
Jean-Pierre Martin, Soin et (des)institutionalisation
Max Dorra, Leçons de solitude.

CLINIQUE
Noelle Lasne, Le contrat
Pierre Delion, La représentation d'autrui dans le développement du petit d’homme
Marie-Jeanne Gendron, D’un corps à l’autre, de l’odeur à la parole
Blandine Ponet, La voie matérielle
Anne Brun,Les médiations thérapeutiques dans les cliniques de l'extrême
Chantal Lheureux-Davidse, De l'agrippement sensoriel à la métaphore partagée dans la clinique de l'autisme
Isabelle Ginot, Écouter le toucher

CONCEPT
Erin Manning , Vivre dans un monde de textures
Brian Massumi, Reconnaître la neurodiversité
Carla Bottiglieri, Soigner l’imaginaire du geste : pratiques somatiques du toucher et du mouvement
Michelle Ducornet, Penser de tout son corps
Josep Rafanell i Orra, Habiter. Quelques notes

TERRAIN
Monique Selim, Violence, folie et réhabilitation imaginaire à Canton
Clara Novaes, Olivier Taïeb, Marie Rose Moro, L'expérience urbaine de l'ayahuasca au Brésil
Michael Querrien, La qualité d’une démarche de soin

FICTIONS
Annie Vacelet-Vuitton, La nuit du Pangolin

ESTHETIQUE
Virginia Kastrup, Bergson, l’attention et les aveugles
Olivier Derousseau, Chagrin
Christophe Boulanger, Les victimes mortes se vengent très bien…
Fred Périé , Sans titre, à...

D’un corps à l’autre, de l’odeur à la parole

Extrait de l'article paru dans la revue papier :

"(...) Mme D souhaita me restituer à son tour comment elle avait vécu la séance pendant laquelle elle apprenait que, en rêverie, j’étais dans ma cuisine. Elle avait eu le sentiment que mon regard était particulier, elle avait pensé que j’étais en train de me représenter non seulement la scène érotique de ses plaisirs avec V mais que mon regard présent-absent , semblait dépasser les deux amants en question pour aller vers autre chose… Une autre scène. Après la séance, elle s’était demandée où je pouvais bien être tout en étant là. De l’autre côté des rideaux de lamelles de bois de sa chambre, intriqués et confondus avec ceux de ma cuisine, j’aménageais sa cuisine et à notre insu nous étions en train de parcourir ensemble le chemin vers la représentation de la tentative de suicide, sa mise à mort ainsi que celle de sa soeur. Mme D pendant cette séance n’avait pas de représentations de mots ni d’affects, elle était clivée par l’horreur de la situation et

s’excitait. Elle avait accès, cependant, à une image floue, muette et bien évidemment inodore. Je dirais qu’elle a eu accès à une représentation intermédiaire comme entre le rêve et l’état de veille qui a probablement

émergé grâce au retournement qui s’était opéré, dans le sens où je ne me suis plus laissée imposer la répétition du récit des caresses de V. À mon insu et par un mouvement défensif, je m’en suis séparée. Et cette fois, je l’ai emmenée dans la cuisine vers ce que cachait le rideau d’excitation qui lui permettait certes de se maintenir en vie mais en même temps de dénier et de cliver la folie meurtrière de sa mère tout autant que la haine à son égard. Bref, le rideau de l’excitation n’a plus fonctionné pour moi ni pour elle et en rêverie,

nous étions en même temps, au même moment, chacune dans la cuisine de sa mère. Et là, c’est le cas de le dire avec Ferenczi,, l’analyste répète toujours le crime : la scène du crime a eu lieu lorsqu’avec la culpabilité de la laisser seule, je l’ai entraînée dans la cuisine à mon insu, culpabilité qui se lit dans mes notes prises après

la séance, lorsque j’éprouvai le besoin de fuir et de ne plus écouter une fois de plus, la scène érotique. (...)"

Leçons de solitude, l'hôpital

L’HÔPITAL. Il est peu d’endroits où des solitudes angoissées sont aussi dramatiquement amenées à se rencontrer. Angoisse des patients, bien sûr. Mais aussi celle des soignants. Rencontre de visages, de corps, de mouvements, de rythmes. 

Fugace

L’ascenseur. Il y a plus de choses dans un ascenseur d’hôpital que dans toute la philosophie. Tous, les uns contre les autres. Les regards : antennes, tentacules, pseudopodes qui se cherchent, se frôlent, se tâtent. S’attardent, se dérobent. Chaleureux ou glacés. Ça va ? Faut bien. Comme un lundi. Médecins et aides-soignantes. Hommes et femmes, blancs et noirs. Brèves rencontres. Les élèves, polycopiés de cours à la main.

Internes sortants de garde, soulagés, farauds, cool, faussement décontractés. Des professeurs et des garçons de salle. Tout près, se touchant. S’ignorant. Bref coup d’oeil sur le badge. Symbolique à nu. Frontières imperceptibles, présentes, douloureuses. Qui c’est ?

Ah oui. En être ou pas. Tutoiement, prénoms. Salut ! Un malade sur une civière. Le patient, allongé, semble perdu. Le rassurer. Quelques mots. Et puis ne pas oublier d’acheter un journal parce qu’à la consultation faudra attendre. Combien de temps ? Sais pas.

Pédiatrie, septième étage. Charlotte. Timide, apeurée. « C’est ton doudou ? – Oui d’un signe de tête. » Vite nounours disparaît. Caché derrière le dos. Jardin secret. Vie privée. Oh là ! Fausse manoeuvre.

Retour au sous-sol. La radio, la morgue.

Douloureuse

La visite. Une hiérarchie non-dite, aveuglante. Blouses blanches et pyjamas. La langue médicale. « C’est une toxo. Il est en bas débit. »

« Qu’est-ce qu’ils disent ? J’entends pas. » La télé dans toutes les chambres. Vivre, souffrir, délirer, mourir devant le petit écran. Qu’est-ce qu’il peut bien avoir ? On fait quoi ? Oxygène. La douleur l’a réveillée cette nuit. La morphine ne marche plus. Elle suffoque. Pourvu que je ne me sois pas planté. Faut que je demande au patron, au chef, à n’importe qui, parce que moi, je sais pas. Mais qu’est-ce que je fous là ? Pas d’affolement. Se protéger. La bonne distance, ni trop près ni trop loin. Et puis l’équipe. Publish or perish. Le New England Journal of Medicine. Est-ce que j’aurai mon poste de PH ?

Je suis plus clinicien qu’Éric mais il a davantage de publications internationales. Faire des sortants. « Oui, Madame ? Je vous l’ai dit, on n’a pas encore le résultat. Mais bien sûr, dès qu’on l’aura. Non, rien d’inquiétant ! » Échange de regards. Rencontre éclair avec un patient. Connivence fugitive, essentielle. En douce. En rupture avec le groupe médical. Écoute hors-la-loi.

Déchirée

Préavis de grève. Grève décidée. Difficile dans un hôpital. L’angoisse change de camp. De tonalité. La révolution. Comme si un rythme jusque-là contenu pouvait maintenant s’exprimer. Y aurait-il une lutte des rythmes ? Les syndicats. Ne pas se laisser récupérer. « Moi, je ne fais pas de politique. » L’A.G. Débats. Parler en public. Voter. « Les malades ne doivent pas servir d’otages. » Soins urgents à assurer.

Un problème : la définition de « l’urgence » ? Donner à boire, passer le bassin : urgent. « Pas assez d’infirmières, d’aides-soignantes. Pas assez payées. » D’accord. Mais tout de même. Grève contagieuse.

« Vous avez des informations ? » Les médias. Rumeurs chuchotées. « Les Renseignements généraux sont dans le hall ». Négociations. « Ça tombe au plus mauvais moment. La crise. Restrictions budgétaires. » Position dure. Hésitations. L’espace de l’hôpital s’est bizarrement incurvé. Les paroles, les gestes habituels sont comme déviés.

Peur. Tout le monde a peur. Est-ce que les grèves auraient un contenu latent ? Impossible de joindre le directeur. « Paraît qu’il va sauter. » Payer les jours de débrayage. Tu rêves ou quoi ? Grève des gardes ? Pas possible. Ne pas céder. Ne pas se faire manipuler. « Il faut savoir terminer une grève. » Vous croyez ? Reprise. Petit matin frisquet. Deux entrants : une tentative de suicide, une fièvre inexpliquée.

Chez les soignants, au creux du ventre, un sentiment étrange, une incompréhensible culpabilité. Ambivalence. Reprise.

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