La nuit du pangolin

 

Le 24 DÉCEMBRE 2009 au soir - une fiction inspirée de faits réels.

Putain ! Cette nuit, j’étais le dindon de la farce ! J’ai essayé d’aller au théâtre (on donnait l’intégrale de Strindberg au théâtre du Nord-Ouest) sur le conseil d’une jeune amie assistante et comédienne qui, de son côté, passait Noël en famille dans le Jura. Je n’ai pas pris mon vélo comme prévu, la pluie était glaciale. Donc, métro. J’aime bien la rue du faubourg Montmartre, la brasserie Chartier, le Palace fermé. Mis à part ce petit détour touristique, je suis tombée sur une troupe de comédiens à cran, regroupés au fond d’un bar, repliés sur eux, limite agressifs, ne sachant sur quel pied danser ! Nous étions trois spectateurs. Je suis partie pour qu’ils ne se sentent pas obligés de jouer ! Mais, faut être fort dans ce genre de circonstances. Les seules paroles qu’un comédien ait réussies à me sortir, ont été : « Quelle idée de venir au théâtre un soir de Noël ? » Ensuite, j’ai repris le métro, et je suis allée à Notre-Dame écouter une messe de Mozart, à l’orgue, complètement pétée, genre techno, démente, stridente, allumée, stressée comme une scie sauteuse. Il y avait aussi une chorale enchanteresse d’enfants, d’adolescents, et d’adultes, habillés en aubes bleu ciel. Le discours du cardinal était on ne peut plus inconsistant. Il nous a demandé de résister au pessimisme des politiques de droite et de gauche, et de ne pas nous laisser avoir par le catastrophisme des écolos. Il nous a proposé de croire en Dieu et en Jésus son fils notre sauveur... En résumé : la déprime, c’est l’ennemi !

Garde ta joie bébé, je me suis dit, pendant que j’attendais le bus de nuit N13 devant le théâtre de la ville fermé, avec quatre ou cinq adolescents blacks – habillés en tenues de combat, jean sur les hanches, blousons de cuir – qui rentraient sur Bobigny. Non loin de là, juste de l’autre côté de la place du Châtelet désertée, la Seine très haute déroulait sa fureur, la nuit menaçait de faire gouffre.

La voie matérielle

Extrait de l'article paru dans la revue papier

 "(...) Quand nous nous voyions, il s’agissait de chercher dans un livre un

poème à lire. Elle ne distinguait rien, choisissait n’importe quel

poème. Ouvrait une page au hasard et disait « celui-là, je lis celuilà

». Et c’était insupportable de devoir choisir, trop « se montrer ».

Tout à fait à l’aveugle, j’ai travaillé comment distinguer. C’est après

seulement que j’ai compris qu’il s’agissait de cela.

Lire un poème. Alors ? vous choisissez quel mot ? celui-là, vous le gardez ? et celui-là ?

Je me rappelle avoir fait ça. Comme cette prise en charge à la place où je suis n’était pas très « régulière », pas très dans mon rôle, j’essayais de tenir son médecin un peu au courant pour qu’on me laisse faire. J’étais protégée par le fait qu’elle était une vieille chronique et que personne ne s’intéressait à elle. Au contraire, on avait peur de lui adresser la parole.

Un jour, le médecin, m’a dit, presque méfiant : « Mais qu’est-ce que vous faites à l’atelier de poésie ? elle ne me parle que de Victor Hugo ». Je lui ai répondu que non, on lisait tous les poètes, que je lui donnais les noms et même essayais de lui parler de chaque poète lu. Je lui ai dit : « Mais vous savez, peut-être que pour elle, tous les poètes s’appellent Victor Hugo ». La fois d’après, du coup, je me suis dit : « Eh bien, on va lire Victor Hugo » en espérant que cela lui dirait quelque chose, lui rappelle de vagues souvenirs scolaires et j’ai choisi exprès un poème très connu. « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… » Et je lui ai raconté qu’Hugo se rendait sur la tombe de sa fille, qu’elle venait de se marier et qu’elle était morte, noyée, en canotant sur un étang. Je lui ai raconté la mort de Léopoldine. Elle a eu alors cette parole étonnante : « Moi, j’ai une fille, je ne sais pas si elle est morte ou vivante ». « Oui, oui, je sais… » ai-je répondu en pensant à sa fille, avec qui elle n’a aucun contact depuis des années. Mais elle ne parlait pas de cette fille-là, celle dont elle parlait était née avant. Elle était précise, disait qu’elle avait accouché par césarienne. Et en même temps, c’était tellement inattendu et étonnant que je me demandais un peu si c’était du délire. Mais ça n’en avait pas l’air. (...)"

Les victimes mortes se vengent très bien…

Aimable Jayet (1883-1953)

Extraits de l'entretien paru dans la revue papier

Olivier Derousseau : Tu dis que Jayet dessine les mots qu’il emploie comme si l’écriture figurait un motif qui se déploie sur le support à la façon d’étranges cartes de géographie. En tout cas, l’attention particulière qu’il faut exercer pour voir et comprendre, s’approcher pour saisir ce qui est écrit puis reculer pour voir comment c’est inscrit, me fait dire qu’il est question d’un terrain où sont sollicités en même temps notre capacité à contempler et notre besoin de « comprendre ».

Christophe Boulanger : Dans le cas de Jayet, une étude attentive montre que le dessin et le pli font le « lit du texte » qui ensuite les contourne ou les remplit, joue avec eux. Je cherche à montrer que ces trois éléments (façonnage, dessin, écrit) conjoints forment chez Jayet un dispositif. Je le pense « double », ayant qualité à la fois d’outil d’enregistrement et d’énonciation. Tourner les pages, refaire les plis, se tenir au plus près de la forme d’inscription, de la fabrique, cela aide à comprendre non seulement le processus créatif, mais nous aide à approcher des mécanismes perceptifs mêmes. Avant tout autre geste, Jayet, par l’usage du pli et sa répétition, passe du plan au recueil, il fait ouvrage, forme des cahiers, ce qui offre la possibilité de la mise en regard des éléments constitutifs de la représentation. L’attention portée à la dimension matérielle n’empêche pas d’aborder le versant linguistique et grammatical de l’oeuvre de Jayet, bien au contraire. Car l’écrit est l’élément en quelque sorte moteur de la représentation, c’est lui qui va la mettre en mouvement, dans son développé linéaire mais aussi par un jeu de dérivations des mots, soit par assonances, soit par ajouts de suffixes ou affixes et, bien sûr, les jeux sur le genre : corbeau, corbeille, paire, père. Une succession de dérivations finissent par tracer de véritables dérives intertextuelles ; une possibilité de circulation s’ouvre au travers de multiples chemins dont les mots organisent les croisements. C’est alors qu’une autre dimension apparaît : celle de la voix. Les textes de Jayet convoquent la voix, voire s’organisent dans l’oralité, au moins en ce qui concerne les grands formats sur papier kraft. Seule une lecture à voix haute permet de trouver ces dérivations, d’entendre une langue dans le langage. Ce que je cherche à discerner dans cette circulation, c’est ce qui pourrait relever d’une part d’une dimension rituelle et d’autre part de la rêverie.

Le contrat

Eduardo Chillida - Leku-Aldatu

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Mes chemins pour réparer les blessures sont certes différents de ceux que j’ai pris lorsque j’étais médecin généraliste. Quelque fois il s’agit juste de RALENTIR quelque chose, de restaurer un temps : un temps pour la douleur, un temps pour le deuil, un temps de convalescence, un temps pour la fatigue, un repli stratégique. Quelquefois il s’agit de combattre : monter à l’assaut, réclamer ses droits, exiger d’être entendu et pris en compte. Le plus souvent, dans le monde du travail, soigner consiste à permettre à chacun de refaire des choix là où il ne semble plus y en avoir aucun.
Réparer ne veut pas dire clore. Réparer ne veut pas dire faire la chasse au moindre symptôme, réparer ne veut pas dire colmater toutes les brèches pour restaurer l’ordre de la santé, mais peut être, au contraire, laisser vivre les effractions.

Vivre dans un monde de textures. Reconnaître la neurodiversité

Extraits de l'article paru dans la revue papier

« Le bonheur fut pour moi l’immédiateté de l’environnement » écrit Tito Mukhopadhyay, autiste et poète. « Sans cesse, les ombres devaient emprunter les couleurs des objets sur lesquels elles tombaient », ajoute ce dernier. « Et elles coloraient tous les objets d’une couleur universelle. Cette couleur est la couleur de l’ombre, qui est une couleur plus sombre sur la couleur empruntée ». Un ombrage coloré : un entrelacement de champs d’expérience émergente qui ne se distingue ni comme un ceci ou un cela, pas encore. Et pourtant, leurs qualités se font écho. Les champs, dans leur immédiateté, s’entreinterpellent et font échange de leurs qualités respectives, composant un champ d’action commun, de cofusion et de contraste changeant : un comouvement, une commotion. Une commotion immédiate produisant qualitativement des textures. Un champ de production s’acheminant, de façon qualitative, vers un processus d’expérience. Ainsi émergée, telle est l’ombre colorée : un devenir qualitatif, comme qualité propre au champ de composition, non plus à ses éléments, mais à l’immédiateté de leur action mutuelle ou co-mouvement.

L’émergence se poursuit. « Je pouvais désormais imaginer comment une ombre pouvait taire l’interaction entre d’autres couleurs si jamais ces dernières tombaient sur le territoire de son silence. » Un hiatus prend forme dans la commotion. « Je pouvais voir les jasmins de la nuit trempés par la rosée matinale, éclairés par les nouveaux rayons du soleil, essayant de créer une histoire à travers l’odeur de leurs pétales. Je pouvais voir l’histoire se répandre dans l’air » (Mukhopadhyay 2008: 21-22). Une qualité neuve, une fragrance, accourt dans le hiatus. Une floraison danse l’attention comme l’événement de cette ingression. Le jasmin recueille le jeu d’ombre et de couleur, transmué en une partie de moiteur et de lumière. Humidité et lumière, en co-mouvement avec une senteur. Le parfum du jasmin, par son interaction avec l’humidité et la lumière, prend le relais de l’ombre colorée et s’impose ainsi comme la qualité prédominante du champ de composition. Ce relais porte le champ au bord de l’expression déterminée. Le champ arrosé de senteur, une histoire tente de prendre forme. Le champ, par l’intromission d’une odeur, appelle à sa pleine considération. Il s’efforce d’être pris en compte. Et la fleur apparaît comme une variable de cette tentative. Mais ce n’est pas en tant qu’objet distinct, ou pris séparément, qu’elle s’applique à la tâche. Par cela seul que le champ de l’expérience immédiate n’est pas composé d’objets. La fleur est la voie relationnelle par laquelle un champ de composition global tend à l’expression.

Traduit par Ronald Rose-Antoinette et Anne Querrien

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