Habiter. Quelques notes

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Nous sommes de plus en plus nombreux à nous accorder sur la nécessité d’une politique qui repense la notion d’autonomie depuis la problématisation des interdépendances entre des humains et des non-humains, de leurs milieux. Contre les médiations étaticocapitalistes qui font monde, il faut faire l’hypothèse que le concept d’expropriation du vivant est, encore plus fondamentalement que celui de l’exploitation du travail, ce qui doit nous amener à une « réencorporation » comme axe de la politique. La violence de l’expropriation est au coeur de l’accumulation capitaliste : depuis les enclosures des communaux à la fin du XVIe siècle en Angleterre jusqu’à la brevétisation du vivant et la capture de la coopération sociale aujourd’hui. Il ne s’agit pas de sous-estimer le conflit de classes au sein de l’appareil de production (la politique est toujours division, ligne de partage, institution d’un camp ennemi) mais de prendre acte que penser le post-capitalisme nous invite à penser les mondes des relations de l’autonomie collective. Ce qui fait communauté, y compris en tant que processus d’« encapacitation », est à mettre en rapport avec une manière de sortir d’une pensée politique qui ne « pense » que les rapports entre des humains pour aboutir à l’abstraction d’un sujet politique. La lutte contre les divisions (de classe) doit être indissociable des processus de singularisation (des luttes pour la différence qui permettent de penser la composition de la classe antagoniste). Et si se défaire du sujet idéal de l’économie voulait dire aussi se dégager d’une tradition du Sujet comme machine anthropologique nous excluant de nos milieux ? Il faut peut-être prendre acte que le premier est, généalogiquement, inséparable du second.

Soigne qui peut


« Si le mot cure avait la possibilité de parler, nous pourrions nous attendre à ce qu’il nous raconte une histoire, les mots ont cette valeur-ci : ils ont des racines étymologiques, ils ont une histoire comme les êtres humains. Ils ont parfois un combat à mener pour établir et maintenir leur identité. Je crois que cure, en ses racines, signifie care. Vers 1700, il a commencé à dégénérer en devenant un terme remedy, dénommant un traitement médical. C’est ce passage de care à remedy qui m’occupe précisément ici. »
R. D. Winnicott, 1970.

Quand le management se fait toujours plus envahissant, quand le soin/traitement vise des chaînes toujours plus courtes et des tactiques toujours plus adaptatives, le renouveau de la catégorie du soin/souci (ou care), est un signe d’espoir et peut-être de ralliement.
Si du moins il ne se réduit pas à désigner un espace d’assistance dévalorisé, caritatif ou domestique, auquel seraient assignés certains et surtout certaines.
Pour rendre visibles les moindres gestes d’invention du quotidien qui font que les existences trouvent  consistance tenable, pour exprimer la présence à soi et à l’autre qui seule permet de penser ce que nous faisons sur nos terrains respectifs, mais aussi en partie pour articuler le plus intime, les communications non-verbales ou pathiques, l’espace du dire vrai dans l’amitié et le rapport à soi, et le plus public, soit la reconstruction d’un espace commun vivant.
Ce numéro accueille des expériences cliniques, artistiques, sociopolitiques, ainsi que des tentatives de conceptualisation, permettant de baliser un champ prospectif du soin-souci comme ouverture éthico-esthétique et éthico-politique. 
Champ initié par la rencontre de l’interpellation winnicottienne de la cure et des politiques de santé par un taking care issu des soins primaires materno-infantiles ; le prendre soin de la psychothérapie institutionnelle et la « fonction soignante diffuse qui engage la responsabilité collective ; la mise en avant des gestes d’étayage fondamentaux tant par l’économie politique féministe ou écologiste que par la philosophie des « arts de faire », qui les relie au point suivant ; les esthétiques de l’existence mises en avant par la philosophie contemporaine comme écart vis-à-vis de la volonté de savoir et de maîtrise du vivant ; les recherches scientifiques et cliniques sur les problématiques de l’attention, de l’empathie, de la communication sensorielle et affective, qui réhabilitent les données sensibles dans la pratique soignante et dans une écologie mentale globale.
Entre ces différents fils, se tisse la trame d’un espace d’attention opposable à la négligence néolibérale, mais aussi peut être à ce que Bateson nomme des erreurs épistémologiques qui continuent d’entraver notre acheminement individuel et collectif vers le soin, c’est-à-dire en quelque sorte vers le « concret », le croître ensemble.
 

Machines, comment ça marche ?


Jean Tinguely's Requiem pour une feuille morte, 1967

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Ainsi, la machine ne concerne plus un sous-ensemble de la technique, et certainement pas un progrès technique vis-à-vis de l’outil. C’est la problématique de la technique au contraire qui est placée sous la dépendance des « machines », au sens où Guattari l’emploie : la machine est préalable à la technique au lieu d’en être l’expression. En s’appuyant sur les historiens et sur les philosophes de la technique comme Leroi-Gourhan, Détienne, Mumford ou Simondon, Guattari indique qu’un individu technique, outil ou machine, un marteau, un avion, ne peuvent pas être étudiés isolément, sans prendre en considération le milieu d’individuation qui les englobe et les fait fonctionner. Nulle machine ou outil technique n’a d’existence par soi-même, car ces artefacts ne fonctionnent que dans un milieu d’individuation agencé, qui en forme la condition de possibilité : pas de marteau sans clou, et donc interaction entre une multitude d’objets techniques permettant la fabrication des marteaux et des clous, mais aussi les conditions de leurs utilisations et de leurs usages. Simondon le disait : tout individu technique renvoie ainsi à un système technique associé, qui fonctionne comme une condition transcendantale de possibilité.
Cette condition ne se limite toutefois pas au domaine technique car marteau et clou supposent aussi la main qui tient le marteau pour enfoncer le clou, c’est-à-dire la motricité du geste, la qualification du travailleur, la division du travail dans son ensemble de production, autant d’ailleurs que le mur, bois ou surface dans lequel enfoncer le clou, etc., contexte opératoire d’un devenir du geste moteur dans son territoire existentiel culturel, impliquant son agencement de production spécifique. Il n’y a donc aucune indépendance entre un individu technique et l’ensemble social dans lequel il s’insère. Bien plus, c’est l’agencement social qui détermine le technique, non l’inverse. Détienne le formulait avec netteté : « la technique est en quelque sorte intérieure au social et au mental » . Impossible par conséquent d’analyser le moindre individu technique, marteau ou avion, sans prendre en compte les montages sociaux qui le rendent possible.

Transversalités, chaosmoses et cuisines


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Du même auteur, aux JOURNÉES DE CHIMÈRES Folies, Un travail fou

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"[...] Quand on relit les textes importants du mouvement de psychothérapie institutionnelle, on peut constater que, si le nom de Félix Guattari est régulièrement cité, sa contribution est principalement retenue à deux titres : ses analyses des groupes sujets et groupes assujettis, et l’invention du concept de « transversalité ». On sait que, très tôt, la psychothérapie institutionnelle s’est penchée sur le fonctionnement des groupes au sein des institutions. En effet, la modification profonde de l’asile a eu pour présupposé la mise en place, au sein de l’institution, de multiples ateliers d’expression ou de gestion du quotidien, co-animés par des soignants et des soignés, prenant même parfois la forme juridique de l’association (les clubs). Leur trame servait alors de matrice aux dynamiques d’échange et posait les jalons d’une libre circulation des uns et des autres à l’intérieur ou à l’extérieur des lieux de soins. Chaque groupe, distinctivement, avait ses buts, ses règles propres et ses articulations à l’ensemble, dans un écheveau constamment retissé. Cette institutionnalisation d’ateliers en tous genres répond alors à un double objectif : 1° Offrir des surfaces de projection hétérogènes, adéquates au transfert dissocié de la psychose et qui étayent sa manifestation. 2° Construire un cadre propice à l’implication et l’initiative personnelle des soignants, en les délivrant aussi des contraintes hiérarchiques qui, dans l’ancien asile, définissaient étroitement leurs rôles et leurs fonctions (contrôler, contenir, surveiller). Evidemment, ce qui s’expérimente, c’est à dire cette interférence constante entre action institutionnelle et modification subjective, sera théorisée : analyse critique des facteurs de chronicité, mise en lumière des phénomènes d’ambiance pathoplastiques (aggravants  ou curatifs), exploration de ce que l’on repère comme transfert dans l’institution, études approfondies de la double aliénation sociale et psychopathologique qui cèle d’ordinaire le destin de la folie. Mais dans le grand foisonnement d’idées des années 60, le structuralisme a le vent en poupe. Un grand nombre de psychanalystes, inspirés par Lacan, vont suivre cette orientation. La tripartition structurale — psychose, névrose et perversion — s’impose comme grille de lecture clinique. L’anthropologie structurale de Lévi-Strauss semble offrir des outils à la compréhension des modalités d’échange qui régissent les sociétés fermées et donc, pourquoi pas les groupes et les institutions. La linguistique Saussurienne sert de modèle aux décryptages sémiotiques qui commencent à proliférer. Au sein du mouvement de psychothérapie institutionnelle, cette influence va infléchir les théorisations, comme en témoignent la thèse de Claude Poncin  ou le livre de François Tosquelles Structure et rééducation thérapeutique . C’est dans ce contexte que Félix Guattari va prendre position, car à ses yeux, la lecture structuraliste n’explique ni ne donne les ressorts du changement dans les institutions ou les groupes politiques, ni ne rend compte de la créativité des acteurs, soignants et soignés ou militants, qui y concourent. 

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