L’esthétique déterritorialisée

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Il ne s’agit d’ailleurs peut-être pas uniquement de comprendre, mais d’éprouver et sentir de quoi il s’agit. Comme si « ne pas comprendre » nous rapprochait d’une connaissance pathique, d’un ordre autre que celui des mots. Et il me semble que dans ce livre, Guattari approche ce qu’il désigne par subjectivité pathique, qu’il reconnaît dans les états schizoïdes ou psychotiques, mais aussi chez les artistes, chez les enfants, ou encore dans les états amoureux. Il semble que ces grandeurs intensives, ces intensités a-signifiantes, soient non seulement thématisées dans Chaosmose, mais d’une certaine façon à l’œuvre dans la syntaxe même du texte. Guattari met en acte la transitivité subjective dont il parle et active in libro quelque chose de « ces entités incorporelles qu’on détecte en même temps qu’on les produit ». Chaosmose le livre, c’est déjà la chaosmose : une dramaturgie subjectivante, théâtre de composantes pathiques qui traversent les différentes dimensions expressives de la vie. La plupart du temps rangées selon des catégories linéaires, cloisonnées, ordonnées, les différents niveaux d’expression sémiotiques deviennent ici communicants, coexistants et interactifs : l’adulte coexiste avec les intensités du nourrisson, l’enfant côtoie les devenirs animaux, les individuations de langage sont à la fois pré-personnelles et collectives et ne se dissocient pas de leurs champs d’énonciation. Cette transitivité traverse les espaces-temps virtuels des signes, du développement sensoriel du tout petit aux choix existentiels de l’individu, de ses ouvertures potentielles à ses processus névrotiques et leurs résonances dans les événements collectifs et politiques.

Spasme Désir Panique


Temps / Travail de Johan van der Keuken (1999).

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Félix nous a dit : « écoutez, les prochaines années vont être miasmiques et brumeuses », et c’est exactement ce qui s’est passé. Mais là, vingt ans après, les miasmes et les brumes ne sont pas en train de s’évanouir, au contraire, j’ai l’impression que les miasmes sont plus miasmiques et les brumes plus épaisses, plus vénéneuses que jamais. C’est quoi, le spasme ? Je dirais que le spasme est une accélération maximale de l’organisme, une espèce de mise en vibration désespérée, douloureuse, qui mobilise l’organisme en relation avec un environnement qui est l’environnement de l’exploitation cognitive, mentale, nerveuse – qui est l’accélération produite par les nouvelles technologies dans leur mariage avec le capitalisme. Les nouvelles technologies en elles-mêmes sont un facteur de libération. Félix a toujours parlé des effets machiniques comme d’effets à interroger, à libérer, comme des effets potentiellement libérateurs, sauf quand ils rencontrent, s’entrecroisent, s’entremêlent avec un effet d’exploitation, un effet d’assujettissement ayant pour finalité l’augmentation continuelle de la productivité et de l’exploitation. Voilà le spasme : le spasme est l’effet d’une pénétration violente de l’exploitation capitaliste à l’intérieur des technologies de l’information — qui sont en fait des technologies de la cognition, de l’intelligence, de la sensibilité. C’est la sensibilité qui est en cause, c’est elle qui vient subir cet effet d’accélération, cet effet spasmique. Qu’est-ce qu’on fait quand on se trouve dans une situation spasmique ?

Entretien pour la télévision grecque

Extraits de l'article paru dans la revue papier

1. Qu’est-ce que la philosophie ?

C’est un genre. De même qu’il y a un genre littéraire, un genre théâtral, des genres esthétiques, des genres politiques. C’est un genre qui travaille avec la puissance de l’infini portée par ces objets particuliers que sont les concepts.
L’ami c’est celui qui se tourne vers, qui se tourne vers l’autre et qui constitue l’autre. Pas forcément dans un rapport d’identification parce que l’amitié est parallèle à un rapport agonique. Mais qui, dans ce rapport singulier à l’autre, déploie un certain univers. Dans la complicité amicale, il y a toujours un troisième terme qui est le monde qu’on est en train de tisser, qu’on est en train de travailler. Et l’amitié socratique, ce n’est pas quelque chose qui se résout dans une identification homosexuelle, dans une incorporation de l’autre, c’est quelque chose qui est là pour tendre un filet qui dépasse complètement les rapports interpersonnels et qui donne une consistance à un certain type d’objets qui seront des objets conceptuels.

Chaosmose, une lecture collective

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Ce numéro de Chimères fait suite à une lecture collective du livre de Félix Guattari Chaosmose, écrit en 1992 (Galilée) qui s’est déroulée d’octobre 2011 à mai 2012, à Mains-d’Oeuvres (Saint-Ouen), puis à la Maison Populaire (Montreuil).

Chaosmose est une proposition pour voir et faire les choses autrement, une invitation à la « mise en acte » processuelle d’une pensée transversale. Comment réaliser un numéro de revue comme une expérience qui s’inscrive elle-même dans une processualité créative ? Penser avec Félix Guattari n’est pas « penser sur », ni « penser comme », mais produire des pensée-faire, pensée-dire, pensée-signes: plutôt qu’une analyse textuelle, il s’agissait de solliciter chacun dans ce que cette lecture lui donne à penser ou favorise dans ses pratiques, qu’elles soient politiques ou cliniques, philosophiques ou artistiques. Ainsi au cours de six séances de cette « lecture en acte », le mélange des signes s’est joint au chevauchement des temps et des espaces. Présents ou à distance, cliniciens, philosophes, artistes, psychanalystes, écrivains, sociologue intervenants se sont imbriqués dans une transversalité esthétique associant l’idée, le corps, l’écoute et le mouvement. Se sont côtoyés quelques uns de ceux, amis, analystes, artistes, philosophes, qui ont rencontré l’homme, partagé ses idées et en poursuivent les pistes. Mais aussi ceux plus jeunes, qui expérimentent aujourd’hui, à partir de ses traces, l’hétérogénèse sémiotique de la « chaosmose » et nous font découvrir l’œuvre littéraire, théâtrale et cinématogaphique de Guattari lui-même — œuvre largement méconnue et dont nous présentons ici quelques extraits.

Arpenter la maison du monde

Voir également l'entretien donné par Félix Guattari en décembre 1991

Extrait de l'édito paru dans la revue papier

« Une nouvelle intelligence de l’oïkos, la maison du monde, est en train de naître. L’air, l’eau, l’énergie deviennent des affaires humaines. Les paysages, les choses de la vie végétale et animale rejoignent ceux du réseau des villes, aussi bien que ceux des continents de la misère. […] La crise écologique renvoie à une crise plus générale du social, du politique et de l’existentiel. Ce qui se trouve mis en cause ici, c’est une sorte de révolution des mentalités afin qu’elles cessent de cautionner un certain type de développement, fondé sur un productivisme ayant perdu toute finalité humaine. »

Félix Guattari, Chimères, n° 11, printemps-été 1996

Ce numéro de Chimères propose des « tracés préparatoires » en direction de l’écosophie que Félix Guattari appelait de ses voeux en 1989, dans Les Trois Écologies : sagesse hétérogène et polymorphe de l’oïkos, destinée à prendre en compte en même temps l’écologie environnementale, l’écologie sociale et l’écologie mentale, ainsi qu’une nouvelle réflexion sur les dimensions machiniques et technologiques de la subjectivité individuelle et collective.

Impossible en effet de traiter les problèmes environnementaux sans les considérer comme une mutation physique sans précédent de la planète Terre, sans prendre en compte également les transformations des modes de vie humains, individuels et collectifs. Pour que ces changements soient vécus consciemment et volontairement, c’est à un niveau psychique qu’il est essentiel de porter attention. Effectuer la jonction conceptuelle entre ces trois registres, environnemental, social et mental, est donc une nécessité fondamentale, car les mutations écologiques ne peuvent avoir lieu sans modifier les rapports sociaux et sans être incessamment re-pensées. Les risques technico-scientifiques, naturels et industriels auxquels nous avons à faire face modifient de concert la Terre et ses passagers, humains mais aussi bien vivants et minéraux (feuilles, cellules, atomes…).

Impossible aussi, par conséquent, de restreindre l’écologie aux questions environnementales comme si la Nature devait être « protégée » pour conserver une existence indépendante à l’écart des processus sociaux et des comportements individuels. C’est plutôt l’ensemble politique des modes économiques actuels d’exploitation de la terre qui est en question dans cette « crise » écologique, qui forme noeud autant sur les ressources dites « naturelles » que sur nos modes culturels et nos existences individuelles. L’écosophie permet de découvrir dans ce noeud autant de ressources et de possibilités de ripostes que de motifs d’inquiétude. En soulignant que seule une prise en compte de l’intrication de ces trois registres de l’environnement, des rapports sociaux et de la subjectivité humaine peut rendre compte de la complexité de l’écologie, Guattari montrait aussi que l’écologie ne concerne pas seulement une dimension de crise, mais une manière de comprendre l’histoire humaine comme géographie de la Terre : qu’est-ce qui arrive à la Terre ?

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