Les « processus coactivés » et la nouvelle maîtrise du monde

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Extrait de l'article paru dans la revue papier

Voir également le blog de l'auteur : les automates intelligents 

"[...] Comment définir les « processus coactivés »?

Ce concept décrit la façon dont, dans un domaine donné, des systèmes informatiques et robotiques en réseau, que nous nommerons des agents, échangent en permanence les informations résultant de leur activité. Il  résulte de ces échanges que l'action de chacun de ces agents peut s'enrichir et évoluer en fonction de l'action des autres. De plus, le déploiement d'un grand nombre de processus coactivés dans un nombre croissant de domaines et de champs d'activité fait apparaître un système global de coactivations réciproques intégrant les  communications informationnelles et les actions physiques de l'ensemble des agents. Ce système devient un système-méta (une sorte de superorganisme). Il acquiert dans un premier temps la capacité de prendre des décisions locales de façon autonome, puis très vite celle d'opérer pour son propre compte. Il se dote en effet dans le cours de sa croissance de l'équivalent de pulsions fondamentales qui se transforment en intentions dictant elles-mêmes des comportements globaux. La sélection darwinienne opère à tous niveaux dans ce milieu très comparable au milieu biologique pour ne conserver que les acquis bénéficiant à la compétitivité du système-méta confronté à d'autres systèmes semblables ou différents. 

On verra ainsi « émerger » ou s'auto-construire, au sein du système-méta, une couche haute dotée de l'aptitude à agir intentionnellement sur toutes les informations produites par les agents et par conséquent sur toutes les actions de ceux-ci. Cette couche fera l'acquisition de ce que l'on pourrait nommer une capacité à penser, c'est-à-dire à utiliser les résultats de ses observations pour la planification de ses diverses actions. Il s'agira donc d'un système devenant  spontanément auto-adaptatif et auto-évolutif. A partir d'un certain niveau de complexité, il sera difficile en théorie de distinguer de tels systèmes des systèmes vivants, y compris de ceux qui se définissent eux-mêmes comme « humains », c'est-à-dire dotés de capacités dépassant celles des animaux et des ordinateurs. En pratique cependant, ils pourront faire montre de performances dépassant très largement, dans leur champ d'action, celles des humains associés à leur fonctionnement. 

C'est ce qui commence à se produire dans les sociétés dites technologiques. Des systèmes globaux se mettent en place dans un certain nombre de secteurs. Ils  intègrent tout ce qui est calculé par processeur sur quelque système communicant que ce soit, avec simultanément pour objectif et pour résultat de les unifier et de contrôler l'ensemble des informations produites ou échangées. On voit se généraliser des applications ou plus exactement des fonctions autonomes. Elles sont liées dans un premier temps au médium de communication et visent d'abord la supervision, puis ensuite la commande de l'activité des agents. Leur présence et leurs effets sont peu observables et moins encore pilotables par des opérateurs humains, car les processus coactivés correspondants s'effectuent  beaucoup trop vite et en trop grand nombre pour être compris et analysés à l'échelle humaine. Les ordinateurs les plus puissants existant actuellement – à supposer que ces tâches leur soient confiées - n'en seraient pas davantage capables, au moins dans les délais requis (moins de la milliseconde) pour des réactions éventuelles. 


Quelques exemples de processus coactivés

Les descriptions faites ici ne tiennent pas de la science-fiction, mais s'inspirent d'observations que l'on peut faire de plus en plus, en étudiant les domaines où se sont mis en place de tels processus coactivés. Il ne s'agit pas de domaines relevant de l'expérimentation en laboratoire. Ils concernent des secteurs vitaux pour la survie des sociétés contemporaines. Ils impliquent d'ores et déjà la vie ou la mort de milliers de personnes, mais surtout des pertes et des profits à la hauteur de milliers de milliards (trillions) de dollars, bénéficiant à quelques-uns et maintenant des catégories sociales entières dans le sous-développement. C'est que nous allons essayer de montrer avec ces quelques exemples.

 Le champ de bataille 

 

Après avoir mené plusieurs décennies de suite des opérations militaires se traduisant par une débauche de puissants moyens matériels, les Etats-Unis se sont trouvés mis en échec par des « insurgés » faiblement armés. Ils sont aujourd'hui confrontés à des guerres dites du faible au fort (ou guerres de 4e génération) où les  programmes lourds tel que celui de l'avion de combat dit du XXIe siècle, le F35 Joint Strike Fighter de Lockeed Martin, ne suffiront pas à protéger les militaires engagés sur le terrain. Le Pentagone en a conclu  que face à des ennemis connaissant bien le terrain et disposant de l'appui de la population, il lui fallait des armes capables d'augmenter de façon écrasante les capacités sensorielles,  physiques et cognitives du simple combattant. Les stratèges ont prévenu que le besoin  sera le même dans les probables futurs combats de rue qui opposeront sur le sol national l'armée fédérale ou la garde nationale à des foules révoltées. Le système SCENICC constitue une nouvelle version, particulièrement démonstrative, de ce type d’arme. 

Il s'agit avec SCENICC de doter le combattant d'une vision à 360°, disposant d'une portée d'au moins 1 km et suffisamment discriminante pour faire la différence entre la canne d'un simple berger et l'AK 47 d'un «insurgé» - étant admis qu'il n'était plus diplomatiquement possible de permettre à chaque fantassin ami d'éliminer a priori tous les civils pouvant être des combattants dissimulés dans un rayon de 1 km.

C'est dans ce but que l'agence de recherche du Pentagone, la Darpa vient de lancer un appel d'offres pour la réalisation d'un système baptisé  Soldier Centric Imaging via Computational Cameras effort, ou SCENICC. Le système disposera d'un ensemble de caméras ultra-légères, montées sur le casque mais néanmoins capables de donner une vision tout azimut et en 3D. Le soldat pourra littéralement voir derrière lui, zoomer sur les points suspects, disposer d'une vision binoculaire stéréoscopique – le tout en gardant les mains libres et la possibilité de communication verbale. 

Pour commander l'ensemble, le système sera doté d'une unité centrale intelligente, capable de mémoriser des instructions, le souvenir de scènes antérieures et tout ce dont peut avoir besoin le combattant pris dans le feu du combat. Cette unité centrale sera connectée à une arme portative puissante, capable d' « acquérir » les objectifs, suivre les trajectoires des projectiles et évaluer leurs impacts. Il s'agira finalement  de mettre en place une « aire de compétences », véritablement post-humaine, dite “Full Sphere Awareness”. Le tout ne devra pas peser plus de 700 g, et disposera d'une batterie de grande capacité, éventuellement rechargeable par le moyen d'un capteur solaire intégré au battle-dress. 

Cependant, c'est la mise en réseau qui fait la principale force des combattants modernes. Chaque soldat équipé du système SCENICC se comportera comme un nœud (node) au sein d'un réseau reliant chacun d'eux à tous les autres et à divers dispositifs de cartographie et de modélisation du champ de bataille alimentés par des capteurs terrestres ou aériens de type drone. Ce sera un véritable espace virtuel de combat commun au sein duquel chaque combattant sera un élément non pas passif, mais proactif. L'ensemble aura nom NETT WARRIOR. Ce programme devrait associer des industriels tels que Raytheon, Rockwell Collins et General Dynamics. Il ne sera pas pleinement opérationnel avant 3 ou 4 ans, mais des éléments utilisables devraient être livrés dans les prochains mois. Nous n'avons pas d'informations précises sur son coût. 

Le champ de bataille ne sera pas seulement occupé par des combattants humains équipés de tels systèmes. Il comportera aussi – il comporte déjà – une grande variété de matériels autonomes eux-aussi dotés de moyens d'observation, de transmission et d'ouverture de feu. Nous pouvons évoquer par exemple les systèmes de type MAARS (Modular Advanced Armed Robotic System).  Dans ces catégories on trouvera des engins blindés terrestres de toutes tailles, des appareils aériens sans pilote ou drones eux aussi de toutes tailles et capables de multiples missions différentes. A plus haute altitude seront positionnés des avions stratosphériques robotisés tels que le Global Observer, capable de vols prolongés pour un coût relativement faible. Rappelons que depuis longtemps les satellites militaires en orbite étendent à l'ensemble des terres et des mers la « Global awareness » nécessaire au système-méta militaire ainsi mis en place. 

Mais en quoi dira-t-on  la mise en réseau et la coactivation de tels systèmes produira-t-elle une intelligence et une volonté dont les décisions pourraient s'imposer à celles des chefs hiérarchiques, des Etats-majors et des gouvernements ayant commandité leur production et leurs déploiements ? On peut répondre à cela de deux façons. En ce qui concerne le détail des opérations, il apparaît de plus en plus que la Net Centric Warfare se traduit par des décisions à conséquences létales prises sur le mode automatique, sans intervention humaine, que les diplomates ont par la suite beaucoup de mal à faire excuser.  Il s'agit notamment des ouvertures de feu a priori ou préventives, touchant parfois des éléments « amis ». On a tendance à dire que les opérateurs informatiques sont moins susceptibles d'erreurs que les opérateurs humains. Mais lorsque des dizaines d'opérateurs informatiques se coactivent, des phénomènes  imprévisibles apparaissent. Nous reviendrons sur ce point en discutant des systèmes boursiers.

En ce qui concerne, à une tout autre échelle, l'engagement d'opérations géostratégiques telle que la décision d'envahir l'Irak, nul ne nie aujourd'hui, y compris au sein de l'establishment militaire, que le complexe militaro-industriel américain a dicté, sous la pression d'intérêts très puissants mais ne s'incarnant pas particulièrement dans la personne de responsables individualisés, des décisions dont les suites contribuent actuellement à la perte d'influence des Etats-Unis. 


Les frontières terrestres

Il s'agit déjà, dans certains pays, de zones de conflits de plus en plus violents. S'y affrontent les puissances voulant se protéger d'une immigration non régulée et des populations chassées par la misère et prêtes à tout dans l'espoir d'une vie meilleure dans les pays riches. Viendra un temps où ce ne seront plus quelques dizaines de milliers de clandestins qui voudront entrer. Il s'agira de millions ou dizaines de millions d'hommes, victimes des désastres climatiques et économiques prévus pour les prochaines décennies. Si les pays (encore) riches persistent à se défendre de ces invasions, la frontière deviendra  un champ de bataille, qu'il s'agisse des frontières terrestres ou maritimes. 


Traditionnellement, la garde des frontières était confiée à des administrations spécialisées, renforcées à l'occasion par l'armée ou la marine. Mais devant l'accroissement permanent du nombre des clandestins et de leur volonté de passer coûter que coûte, les moyens en hommes que peuvent affecter les pays riches à la défense de leurs frontières atteignent vite des limites. Comme sur le champ de bataille précédemment décrit, on verra de plus en plus les humains relayés par des systèmes de haute technologie. Ceux-ci ont l'avantage d'être disponibles en permanence, d'être relativement économiques et, si l'on peut dire, de ne pas faire de sentiments.  

On peut citer en premier lieu les « murs intelligents ». Le plus ambitieux de ceux-ci est la grande muraille que les Etats-Unis sont en train d'établir entre eux et le Mexique. L'objectif est d'empêcher les incursions non seulement des Mexicains, mais de tous les latino-américains attirés par la prospérité du Nord. A plus petite échelle, mais depuis plus longtemps, Israël a établi de tels murs pour délimiter certaines implantations et les protéger d'intrusions en provenance de la Palestine ou des pays arabes. L'Espagne protège par un mur ses deux enclaves de Ceuta et Melilla en territoire marocain. Aujourd'hui, la Grèce demande qu'un mur intelligent soit édifié sur la partie de sa frontière terrestre avec la Turquie qui n'est pas naturellement défendue par le fleuve Eyros. 


Sur la frontière américano-mexicaine, le mur classique, complété de fossés et barbelés, patrouillé par de trop peu nombreux garde-frontières en 4/4, s'était révélé  insuffisant. Violé en permanence, il n'avait qu'une utilité de principe. Les projets actuels consistent donc à doubler la muraille physique par des « senseurs » répartis très en amont (à l'extérieur) et capables en principe de distinguer et identifier tous les signes pouvant laisser penser à une tentative d'intrusion. Dès que le risque s'en précise, des robots ayant l'allure de petits chars d'assaut équipés de caméras identifient les intrus et s'efforcent de les décourager d'insister. Si besoin est, un drone (aujourd'hui de type Predator) intervient à son tour. Tout ceci laisse le temps aux gardes-frontières humains de réagir. Dans l'avenir, en cas d'invasion massive, des unités militaires spéciales, ou fournies par des sociétés civiles de sécurité ad hoc (véritables « chemises brunes » selon les détracteurs américains de ces procédés) prendront les affaires en mains. Tout laisse à penser qu'ils se comporteront dans cette tâche avec la brutalité de véritables robots. Ainsi, tant en amont qu'en aval du mur, des espaces considérables seront sécurisés et militarisés. Comme il s'agit en général de zones désertiques, les protestations ne seront pas trop fortes, mais il n'en sera pas de même dans d'autres régions plus peuplées.

Le projet américain ainsi décrit, conduit par le US Department of Homeland Security et la filiale de Boeing dite Boeing Intelligence and Security Systems, prend actuellement la forme d'un programme de 8 milliards de dollars. Il s'agit du  Security Border Initiative Network ou SBInet. Il comportera des tours de 25 mètres réparties tous les 400 m (à terme sur un mur triple long de 3.000 km). Ces tours seront équipées de caméras optiques et infra-rouge pilotées à distance. Des senseurs magnétiques détecteront les véhicules. De plus, les tours disposeront d'un radar de surveillance terrestre capable d'identifier les humains, fourni par les « Israël Aerospace Industries » de Tel-Aviv. Le radar sera complété de capteurs acoustiques et capteurs de vibrations destinés à détecter les voix et les pas, aussi furtifs soient-ils. Ces détecteurs devraient pouvoir opérer dans une zone dite de « early warning » s'étendant à 10 km en profondeur. Les caméras se dirigeront automatiquement sur les échos suspects. Elles diligenteront chaque fois qu'elles le « jugeront » utile des messages d'alerte vers des patrouilles armées. 

Ces murs intelligents ne sont qu'un début. S'y ajoutent déjà, comme sur le champ de bataille, des  robots autonomes terrestres capables d'augmenter le pouvoir de surveillance et, le cas échéant, d'intervenir directement, en appui voire en remplacement des gardes-frontières. Ils patrouillent seuls, jusqu'à identifier quelque chose d'anormal. Ils signalent alors la cible (target) aux postes de garde humains. De tels engins sont aussi utilisés pour protéger des lieux sensibles, militaires ou civils, tels que les sites nucléaires.


Les robots patrouilleurs sont aussi équipés d'armes d'intimidation non létales au cas où les personnes interpellées n'obéiraient pas aux injonctions. On envisage sérieusement de les doter dans l'avenir d'armes à feu. Celles-ci cependant n'interviendraient (jusqu'à nouvel ordre) que sur commande de l'opérateur humain. Mais de l'acquisition de la cible jusqu'à l'ouverture autonome du feu, il n'y a qu'un pas. Il faudra compter avec le fait que le superviseur humain sera vite saturé par la multiplication des situations à risques et sera tenté de déléguer ses pouvoirs au système. Celui-ci ne manquera pas d'en tirer profit, apprentissage aidant, pour augmenter les siens. 

En dehors des véhicules terrestres, le marché demande de plus en plus de drones, capables d'inventorier des espaces beaucoup plus vastes. Les drones de surveillance seront en principe plus petits et moins coûteux que les grands drones militaires tels que le Predator utilisé au Pakistan par l'armée américaine, mais ils fonctionneront sur le même principe.

Un point important, concernant la plupart des développements évoqués ci-dessus, est qu'ils sont couverts par un secret militaire strict. Les chercheurs et les laboratoires qui s'y consacrent sont tenus par des accords de confidentialité. Ils ne peuvent pas publier et faire discuter librement leurs résultats. La censure a toujours existé, mais, au prétexte de la lutte anti-terrorisme, elle semble s'aggraver. Quand le public entend mentionner certaines de ces recherches, c'est en conséquence d'une politique de communication bien contrôlée. Il s'agit généralement de décourager des recherches analogues pouvant être financées par les laboratoires civils. Si la Darpa le fait, à quoi bon faire la même chose en moins bien ? Il s'agit aussi de recruter des chercheurs à l'extérieur, attirés par les opportunités de carrière pouvant en découler, dès qu'ils auront accepté de perdre leur indépendance. [...]"

... Suite dans la revue papier 

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