Entretien avec Jean-Clet Martin à propos de « Plurivers »

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Extrait de l'article paru dans la revue papier

"[...] J.-P. C. : Le chapitre IV est consacré à ce qui serait une politique radicalement empiriste, une politique du « plurivers » et s’appuie sur une analyse de Star Wars tournant autour de l’idée d’un « ordre des associations, plus que des similitudes ou des identités définitives ». Vous partez de l’idée, reprise de différentes manières dans le livre, que ce que l’Homme est, il ne l’est pas naturellement ou par essence, mais qu’il doit être pensé relationnellement, en fonction des relations qu’il établit et rend possibles. D’où, d’un point de vue politique, l’importance et le renouvellement de la notion de contrat. Pas d’instinct, pas d’essence a priori mais un contrat par définition fragile permettant des relations métastables. Il me semble important qu’une telle réflexion politique intègre nécessairement le minoritaire : la dimension politique n’est plus pensée comme réalisation d’une nature ou d’une essence universelles mais comme un ensemble de relations métastables entre hétérogènes, une pluralité de relations entre ce qui devient des minorités sans modèle transcendant englobant. La réalité politique devient un ensemble hybride, disjoint et mobile, provisoire, toujours à refaire, à réinventer. Alors que la philosophie politique classique, même chez Marx, semble chercher les conditions d’une stabilité, d’un ordre pérenne et totalisant adossé à une identité, vous posez au contraire au fondement du politique la précarité des relations, leur caractère relatif, la bigarrure et l’hybridation : l’étranger, le minoritaire ne sont plus l’autre du citoyen, ils sont par avance inclus dans cette politique du dehors et du multiple. C’est très intéressant comme point de vue, cette idée d’un corps politique comme corps monstrueux, hybride, artificiel. Le film de Lucas met en scène une telle politique, qui est peut-être pour lui l’expression de ce que sont les USA, mais qui dans le film prend une autre dimension. Star Wars montre une République mais de monstres en tous genres, animaux et humains et machines et extra-terrestres en même temps, sans nature commune, sans essence universelle qui justifierait leur communauté, mais cette République réunit un ensemble d’êtres et de natures et de dimensions hétérogènes, comme beaucoup des personnages de la saga incluent dans leur corps, dans leur personne, des ensembles hétérogènes qui pourtant fonctionnent ensemble. De ce point de vue, si la notion de contrat et d’artificialité du contrat prend une nouvelle importance, la notion de multitude pourrait prendre aussi une nouvelle valeur, comparée par exemple aux analyses de Negri et Hardt. Il me semble que tout ce chapitre n’est pas simplement l’énoncé de ce qui devrait être mais est bien une analyse descriptive du monde qui est réellement un ensemble hybride, comme dans Star Wars, sauf que sous certaines conditions, et c’était aussi le sens de ma question précédente, les relations y sont pensées à partir d’une nature ou d’une essence impliquant une identité totalisante qui exclut la minorité, le dehors, l’étranger, le devenir...

J.-C. M. : Dans Protagoras, le mythe de Prométhée montre que du point de vue de la nature l’Homme n’est rien. Il n’a rien reçu d’elle. Il n’est pas achevé lorsqu’il nait, ni ne marche, ni ne montre un cerveau fermé sur soi. Même la main qui pourrait le qualifier, il ne l’obtient qu’en libérant les pattes postérieures de la marche pour les laisser devenir des instruments artificiels, échappant à tout instinct. On comprendra que ce qui fait l’Homme ne peut se puiser dans la suprématie d’une race. Aucune race ne peut s’approprier ce devenir homme. Quand je parle de races, je ne confonds pas avec des ethnies. Prenons le cas de Cro-Magnon et Neandertal. Leur génétique n’est pas la même, l’accouplement serait, comme pour le mulet, sans avenir. Voilà donc des espèces différentes. Or, les uns comme les autres manifestent des comportements techniques, taillent le silex, montrent des préoccupations religieuses. Ils sont Hommes sans partager le même génome. C’est incroyable et personne n’en tire les conclusions anthropologiques qui s’imposent. Rien ne nous oblige à limiter ce qui fait l’Homme à une espèce particulière puisque l’humanité n’a rien de génétique, ne relève pas d’une donnée naturelle. Si Neandertal est Homme mais disparait, éliminé peut-être par Cro-Magnon, pourquoi ne pas supposer une extension du concept d’Homme vers d’autres espèces, comme Pierre Boulle dans La planète des singes ? Qu’est-ce qui interdit de penser qu’un androïde pourrait partager avec nous des expériences humaines ? C’est alors en effet une question de contrat entre hétérogènes qui nous ferait entrer dans une aventure commune, partager des notions communes entre les modes infinis d’un plurivers.


Cette idée de contrat est tout à fait intéressante et entre assez bien dans la stabilisation d’une période, un accord périodique dont la séquence pourrait inclure des machines et des animaux. D’où l’intérêt du livre de Derrida, L’animal que donc je suis. Entre le devenir animal de Deleuze et cet « animal que donc je suis », il y aurait des rapports à tirer vers une configuration éthique qui reste à écrire comme un des chapitres marquants de la philosophie. C’est sans doute Hume qui fait du contrat une forme empirique, non transcendante, dont l’empire peut inclure beaucoup de choses très différentes. Le concept de « multitude » me gêne parce qu’il est comme les atomes de gaz. Il reçoit des figures comme pour les nappes de fumée dans une chambre et qui ne sont pas du tout dans des relations contractuelles. Cela relève de ce qu’on appelle une structure dissipative. Si la société est pensée sur ce modèle, les formes d’organisation ainsi que le rapport des classes seraient aussi contraignants que le nappage de l’Irish coffee. Pour moi une multiplicité n’est pas une multitude en ce que précisément elle advient à l’humanité par un contrat qui se fait localement et qui admet une période variable capable de prendre ensemble des êtres différents pris dans une expérience commune. Un empirisme dont l’empire Romain éprouve un modèle assez différent de la cité grecque, essentiellement prise dans le clan des familles. Evidemment, l’empire Romain n’est pas sans identité ni pression identitaire, mais ce serait une séquence historique intéressante à analyser en empruntant d’autres modèles que ceux que nous connaissons et que la science-fiction expérimente avec une fantaisie intéressante. Je pense que la philosophie ne se définit pas seulement par des concepts mais aussi par des vertus, une création de vertus (et ce concept parle de virtualité plus que de morale). On peut penser à des lignes de conduite, à des vertus pour comprendre cette nouvelle consistance des humanités, un peu comme Achille échappe à la cité, refuse de se battre pour un appareil d’Etat (Agamemnon) en développant des artifices guerriers, un héroïsme qui le met en relation avec Hector comme pour passer un contrat avec Troie qui les met sur un même plan. Il y a quelque chose comme un contrat éthique entre les deux, plus fort que toute politique. Le cinéma de science-fiction cherche des héros de ce genre et la mythologie en crée les figures. On voit chez Nietzsche qu’Apollon ou Dionysos incarnent autre chose que des individus. Ils sont des champs d’expérience, des capsules spatiales pour traverser des régions inouïes, irrespirables. La littérature est liée à ce processus d’exploration en créant des noms capables de supporter des zones terribles avec des contrats que peu d’humains ont connus mais comme pour nous apprendre à devenir autrement humains, à pousser notre humanité par-delà la limite de l’espèce.

J.-P. C : Vous insistez sur l’idée que la représentation du monde comme unité et identité, ou encore la catégorie « Homme », correspondent à une limite de la pensée et des modes d’existence. A l’inverse, la valorisation du plurivers correspondrait à un élargissement de la pensée et des modes d’existence. « Le réel, écrivez-vous, est plus riche que la logique, plus large que l’identité et la non-contradiction ». De même, on devrait dire que les modes d’existence sont plus riches et plus larges que ceux que la logique classique permet de penser et de vivre. Dans cette optique, vous reprenez et développez une critique de l’identité et de l’Etre et vous la prolongez vers une critique de l’« humain » : l’hybride plutôt que l’Etre, des ensembles divergents et multiples plutôt que l’Homme. Vous inscrivez l’humain dans une série de relations qui rendent problématiques la notion d’« Homme » et celle de « propre de l’Homme ». L’animal ou la technique sont convoqués pour repenser l’Homme et défaire à son sujet les frontières habituelles mais surtout pour justifier l’idée d’une nécessaire multiplicité des modes d’existence. [...]"

Suite dans la revue papier. 

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