Bruno Heuzé

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Du devenir-insecte de l’Ipodiste



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Extraits de l'article paru dans la revue papier

(...) Or, de par sa structure interne assurant le stockage d’une grande quantité de plages musicales numérisées, et par son fonctionnement permettant la sélection et le séquençage de celles-ci, le baladeur mp3 s’inscrit sur le même phylum technologique. Il peut en effet être appréhendé comme une nouvelle variété d’échantillonneur, dont l’évolution a vu sa mémoire s’étendre en même temps que sa forme se miniaturiser. De même, en s’orientant vers l’établissement de programmes d’écoute, son fonctionnement s’est-il simplifié, permettant ainsi à la machine d’acquérir un caractère nomade et une valeur domestique. En résumé, l’iPod correspond précisément au synthétiseur que décrivent Deleuze et Guattari trente ans plus tôt, à la différence qu’il est devenu un synthétiseur de poche.

Dans ce cadre, l’auditeur n’est plus seulement passif face à la musique qu’il écoute. Il devient le créateur de ses propres chemins d’écoute. À la différence du walkman (autre antonomase) dont il prend la suite, le lecteur mp3 permet à l’auditeur une intervention tant immédiate que préméditée sur le contenu, ouvrant ainsi la possibilité d’une véritable modulation en direct du substrat musical, selon l’envie, la circonstance, l’intuition ou l’environnement. Aucun programme n’est plus définitif, figé dans l’ordre linéaire de la bande magnétique, mais tous deviennent à tout instant réactualisables, entrant dans de nouveaux agencements, à travers les géographies multiples qui s’ébauchent en parcourant librement la surface du disque dur, parsemée d’îlots musicaux virtuels. Qui n’a d’ailleurs observé, vaguement perplexe, le pouce hyperactif de l’iPodiste sur la grande molette blanche occupant la face antérieure de son appareil, en train de jongler d’un titre à l’autre, tel un DJ expert en scratch d’un nouveau genre… Tout comme le téléphone portable, le baladeur marque l’accès à une « culture matérielle du transfert4 » allant de pair avec une « manipulation expressive » des contenus. L’usager laisse dès lors place au praticien, impliqué dans une co-production de ce qu’il consomme, par sa personnalisation ou son détournement. Autrement dit, l’auditeur est lui-même acteur aux commandes du synthétiseur, pris dans un devenir-insecte, en même temps que le programme musical devient intensément malléable et donc recomposable.
Ce premier niveau d’analyse en appelle un autre. Car, de même, sous l’exosquelette de l’insecte évoqué et pris dans ce bloc de devenir technologique, il faut percevoir moins un organisme qu’une matière intense : substrat traversé d’ondes et de signaux, champ électrique animé de seuils et parcouru d’étincelles, substance fondamentale (au sens histologique du terme) mise en musique, agitée de populations de particules électroniques et de séquences sonores ouvertes à toutes les refontes ; corps sans organes sillonné par les fluorescences évanouissantes des lignes de fuite, et à travers lequel la distinction entre nature et artifice s’efface, tombe en désuétude, pour laisser place aux gradients mouvants des métamorphoses.

Dionysos anté-Œdipe

Début de l'article paru dans la revue papier

« Le désir n’a pas pour objet des personnes ou des choses,
mais des milieux tout entiers qu’il parcourt,
des vibrations et flux de toute nature qu’il épouse.

Gilles Deleuze et Félix Guattari,
L’Anti-Œdipe

On peut considérer L’Anti-Œdipe comme un livre négatif, au sens hégélien du terme. Ce serait cependant s’arrêter trop pesamment sur la formulation même de son titre, qui voulait avant tout claquer tel un mot d’ordre, ameuter comme un slogan, porter une revendication en ces temps insurrectionnels. Car derrière la négation de l’Œdipe, il faut entendre la force affirmative que sa destitution libère. Au-delà du carcan de la structure, il faut capter l’élan cosmique qui anime les machines de désir, sous le système de représentation saisir le principe dionysiaque qui mobilise le processus traversant capitalisme et schizophrénie. Derrière l’appel à l’extinction du signifiant, nous sommes alors conviés à mettre en lumière la pensée résolument nietzschéenne qui irrigue tout le livre, et que chacune de ses pages scande et agence. Ainsi, depuis cet omniprésent devenir traversant les flux et les schizes, résonne avec force l’invitation à énoncer Dionysos avant Œdipe [...] »

D'autres articles sur l’Anti-Œdipe sont disponibles sur le blog : L’Anti-Œdipe en question, notamment sur la relation à Nietzsche.

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