Monique Sélim

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Familles chinoises en quête de liberté. Une école Steiner à Canton.



Extrait de "Rentrée des classes", court-métrage de Jacques Rozier, 1955 (Tous droits réservés)

Extrait de l'article paru dans la revue papier 

Nichée dans une périphérie de Canton, dans une zone boisée avec encore quelques friches, l’école a été installée dans un ancien bâtiment rénové entouré d’un jardin. Des peintures claires et lumineuses recouvrent les murs et une atmosphère campagnarde tout à fait étrange règne ; à côté, un restaurant d’État en bois sur pilotis accueille sa clientèle dans le calme. À l’horizon les tours des condominiums voisins cernent l’îlot. Non enregistrée auprès des services publics d’éducation, c’est-à-dire toujours illégale après quelques années d’existence assez chaotique, l’école accueille une trentaine d’enfants qui coûtent fort cher à leurs parents. Déploré par tous puisqu’il équivaut devant les autorités à ne pas scolariser son enfant et à être donc en faute, ce statut précaire de l’école n’entame cependant en rien la passion des parents pour sa consolidation et sa croissance. Pas plus d’ailleurs que ne les découragent l’opacité de la comptabilité de l’école, la confusion des postures, (des enseignants étant aussi des parents), et les rivalités de personnes pour se hisser dans l’échelle hiérarchique jusqu’à « professeur principal ».

C’est sur Internet que les parents ont découvert d’autres voies pédagogiques et beaucoup d’entre eux ont antérieurement participé à Canton à l’édification d’une crèche et d’une école primaire de type Montessori. L’expérience, effectuée dans deux groupes différents de quelques enfants réunis dans des appartements, a connu des divisions et des déchirements mais s’est ultérieurement fondue dans l’école Steiner.

Enregistré auprès des services publics à Chengdu depuis 2004, un établissement scolaire allant du jardin d’enfant à l’école secondaire fonctionne aussi comme centre de formation à la pédagogie Steiner. Les parents de Canton s’y sont rendus, y ont suivi des cours et l’ont constitué en référence constante dans leur cheminement et leurs hésitations. L’école cantonaise reçoit des visites régulières de responsables de fédérations et d’associations internationales soutenant le développement de par le monde de la pédagogie Steiner et accueille des volontaires venant de tous pays. Mais l’école cantonaise semble en Chine relativement isolée et des parents se plaignent de l’absence de coopération avec les Pékinois qui auraient monté une dizaine d’écoles.

Selon les parents rencontrés, un mécontentement monte aujourd’hui face au système scolaire public comme privé en Chine, en raison tout d’abord de l’énorme pression exercée sur l’enfant pour l’obtention d’une réussite d’excellence dans un contexte de compétition engendrant une souffrance tangible. C’est Summerhill et ses « libres enfants » qui peuplent l’idéal des parents dans leur majorité. Certains ont même pensé envoyer leur enfant dans le fameux établissement anglais. Liberté absolue, absence d’autorité sont les maîtres mots de cet imaginaire éducatif tant convoité qui résonne comme l’antithèse radicale du modèle sociétal, politique, familial et pédagogique régnant en Chine.

Vers des normes sexuelles globales. Micro et macro politiques de la dualité sexuelle dans le cadre de la globalisation


Extrait de l'article paru dans la revue papier

"(...) La globalisation capitaliste – qui devient effective avec la chute de l’URSS mais surtout depuis la fin des années 80 avec l’intégration à l’économie capitaliste des derniers pays au gouvernement communiste (Chine, Laos, Vietnam et désormais Cuba et Corée du Nord) – transforme profondément ces expectatives linéaires, tendanciellement millénaristes. Au fur et à mesure que la concurrence capitaliste s’accélère et fait consécutivement tomber en désuétude les mythes du progrès et du développement partagé, essentialismes et différentialismes font retour, affectant profondément la question des agencements sexuels. En effet, la période actuelle est animée de tensions idéologiques qui irradient les scènes nationales, modèlent une arène globale et se réfractent sur les femmes comme matrice symbolique ultime des affrontements. Analyser les maillons qui articulent aujourd’hui cette instrumentalisation idéelle des femmes apparaît d’autant plus nécessaire qu’une fois de plus, dans l’histoire politique et économique,les femmes font l’objet d’une emprise aussi violente qu’aveuglante.


Echos de crise

 
Soldats vietnamiens (Tous droits réservés)

COMPTE TENU DE SES MÉTHODES qui investissent les terrains microsociaux et les relations interpersonnelles, d’aucuns pourraient penser que l’ethnologie ne peut guère apporter de connaissances pertinentes sur les crises, particulièrement lorsque celles-ci sont globales et financières, comme celle qui débute fin 2008. Il reviendrait aux économistes principalement de démonter les mécanismes qui aboutissent à la récession et de prévoir divers types de scénario selon les mesures adoptées au plan international et par les États.
En période de crise, le regard de l’anthropologue est néanmoins attiré par les écarts qui se creusent entre d’un côté les machines polyphoniques qui déversent leurs flots de discours sur les effets ravageurs de la crise, de l’autre les individus en prise avec leur histoire personnelle plus ou moins (in) attentifs à la crise car entièrement occupés par les enjeux de leur destinée. Cette distance entre deux régimes de réalité et de vérité apparaît avec force surtout lorsque l’anthropologue retrouve d’anciens collaborateurs avec lesquels il s’était lié d’amitié et dont la participation à l’enquête avait été autant décisive qu’éclairante en elle-même. Les contradictions qui se donnent à voir dans de telles situations sont alors révélatrices des crises multiples dans lesquelles se décline la crise, et singulièrement de leurs versants politiques. C’est ce que je montrerai maintenant à travers le personnage d’une femme qui a désormais 70 ans et qui vit toujours dans le quartier du syndicat de Hanoï sur lequel j’avais porté l’investigation en 1999, alors que la spéculation sur le prix du terrain battait son plein.

Etre anthropologue aujourd'hui

Extraits de l'article paru dans la revue papier

"EN RAISON de son histoire, tout prédestinait l’anthropologie à une confrontation difficile avec la globalisation. Émergeant avec la colonisation, la discipline avait d’un côté forgé des méthodes d’investigation – l’ethnographie – profondément marquées par cette période de conquêtes et de domination, et de l’autre construit un modèle d’altérité hiérarchique et spectaculaire. Les décolonisations ont eu pour conséquences des évolutions importantes de l’anthropologie obligée à un rapatriement sur des terrains proches, ruraux et urbains, des démocraties industrielles et/ou même relevant de la société d’appartenance de l’anthropologue.
Cette transformation complète des modalités du rapport entre l’anthropologue et les sujets étudiés, ainsi que des relations interpersonnelles qui constituent la matrice de la connaissance anthropologique, ont conduit à une réflexivité aiguë de la discipline, reconsidérant sa méthodologie et ses fondements épistémologiques. Cette réflexivité, qui est parfois poussée jusqu’à la négation d’une spécificité et/ou d’une « scientificité » du regard anthropologique face à la vision des acteurs sociaux, nourrit aujourd’hui nombre de colloques et de publications.
Le passage d’une distance culturelle et sociale posée comme objective à une proximité imposée entre l’anthropologue et ses interlocuteurs a en effet fait éclater la notion antérieure de l’objet de l’anthropologie, et de son objectalité. Force a été de s’orienter vers l’idée de situation ethnologique dans laquelle l’anthropologue est un acteur social, miroir sur lequel vont s’imprimer de manières déviées et diverses conflits, enjeux des rapports sociaux, projections multiples. En dépit de tous ces remaniements intellectuels, l’anthropologie a mis beaucoup de temps à se saisir de la globalisation, accumulant les retards ou tentant de s’accrocher non sans désespoir à ses propres « coutumes », dans le souhait d’une forme de légitimation par « l’ancestralité », mimétique de son objet premier, « le primitif ». Ainsi en va-t-il de la notion de culture, recyclée dans les « flux culturels » incessants provoqués par la globalisation, sur lesquels l’anthropologue devrait désormais se focaliser, en quelque sorte par « tradition », pour assurer sa pérennité, qu’il cherchera aussi vainement dans la réduction du politique à sa nouvelle ritualité. (...)"

Chercheurs d’Ouzbékistan

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"Issue de l’effondrement de l’URSS, l’Ouzbékistan est l’une de cinq républiques d’Asie centrale qui ont acquis leur indépendance en 1991. L’évolution dictatoriale des régimes politiques de ces pays récents est désormais confirmée et semble ne rencontrer aucun frein : la Chine et la Russie, après les sommets de Shanghai de 2006 et 2007 ont en effet appuyé ouvertement les gouvernements en place. Parmi ces Etats policiers, l’Ouzbékistan s’est distingué par une réputation sinistre de pratiques de torture particulièrement redoutables, de disparitions, d’écrasement de toute opposition, ainsi que l’a récemment montré l’armée tirant à bout portant en 2005 sur une manifestation à Andijan et faisant près de 1000 morts. C’est dans ce contexte de terreur politique, peu favorable à la recherche, qu’en 2004 et 2005 j'ai mené des investigations ethnologiques sur plusieurs instituts de sciences sociales et exactes. Il s’agissait de comprendre à la fois l’agencement actuel des rapports sociaux dans des collectifs scientifiques et le regard que portaient les intellectuels sur l’évolution du pays. L’exemple d’un petit groupe de femmes illustre bien le combat contre l’agonie dont le risque pèse sur des chercheurs isolés.

Situé à une des extrémités du parc d’un grand hôpital de Tachkent, un minuscule bâtiment délabré abrite au premier étage depuis deux ans le laboratoire où une vingtaine de salariés sont supposés encore travailler. Ils étaient auparavant installés dans l’hôpital lui-même. Le sous-sol est occupé par une morgue et le rez-de-chaussée dédié à l’autopsie. L’ordre d’un nouveau déménagement du laboratoire pour s’installer dans un bâtiment encore en chantier met gravement en péril son existence, après d’innombrables péripéties institutionnelles. Fondé en 1971, il comportait encore en 2002 56 employés. Mais l’échec d’un projet d’Etat a conduit au départ de nombreux chercheurs, particulièrement les jeunes et les hommes. Le domaine de spécialisation du laboratoire est très pointu en microbiologie et rassemble des chercheurs médecins, biologistes et biochimistes. Bien que sous la tutelle du ministère de la santé, il ne fonctionne que sur des financements de projet et a perdu le service d’hospitalisation de 40 lits qui constituait une part importante de son activité. Corollairement le nombre de patients en quête d’analyses pour eux-mêmes ou leurs enfants a diminué. Les petites sommes d’argent qu’ils donnent en échange de leurs analyses permettent d’acheter le minimum nécessaire à leur réalisation. La vice-directrice d’origine juive russe, âgée de près de 70 ans, se démène auprès des services ministériels pour que le laboratoire ne soit pas fermé. Cette célibataire courageuse, microbiologiste, est renommée pour une "découverte" que l’on dit reconnue par les instances scientifiques hollandaises. Elle est la seule anglophone du laboratoire et ses capacités d’interprétariat lui permettent d’obtenir des compléments de ressources indispensables. C’est elle qui dirige en fait le laboratoire, même si elle n’en a pas le titre : la directrice a en effet plus de 80 ans et elle est entourée d’un immense respect même si elle ne se penche plus guère sur les problèmes théoriques et pratiques qui se posent dans la vie du laboratoire. Le laboratoire est dans sa forme présente un authentique gynécée avec une matriarche à sa tête, entourée de femmes – plus jeunes mais déjà d’âge bien mûr ! – en position filiale. Les rapports mettent en scène considération et affection réciproques. Les désignations de parenté symbolique sont en usage mais non les adresses et la directrice est nommée en son absence avec son prénom suivie du postfixe traditionnel apa. Ce groupe de femmes – dont cinq travaillent ensemble depuis trente cinq ans – est extrêmement soudé : "on est comme l’os" dit l’une d’entre elles. Deux hommes apparaissent dans ce paysage typé : le chauffeur de la directrice qu’il conduit de son domicile au bureau et vice versa, quotidiennement depuis trente ans dans une volga noire datant de 1986. Un étrange célibataire d’environ quarante ans, biophysicien, qui vient au laboratoire lorsqu’il le souhaite et préfère souvent méditer tranquillement chez lui, avec la lecture d’ouvrages de philosophie. Les frais de transport quotidien dépasseraient en effet son salaire. Les femmes mangent ensemble dans la pièce où les analyses sont faites, et dans celle adjacente qui est le bureau de la vice-directrice : chacune apporte quelques plats et denrées qui sont tous partagés après avoir été dressés sur du papier journal. Les prêts d’argent entre les femmes sont fréquents, à la mesure du nombre de journées que chacune affronte sans même de quoi acheter un beignet. Cette communauté féminine – dans laquelle l’entraide est une prescription autant qu’une pratique journalière – comporte néanmoins un pôle négatif qui renforce sa cohésion interne : une femme de ménage d’environ quarante-cinq ans, ex-infirmière et célibataire qui refuse ostensiblement de se mêler au groupe. C’est le long d’un unique couloir que les bureaux se distribuent. Les toilettes sont souvent hors d’état de marche. L’atmosphère est pourtant plutôt joyeuse dans ce laboratoire féminin où l’armature collective fonctionne pour chaque membre sur le mode d’un étayage face à des défaillances subjectives. Les drames et les évènements heureux de chacune alimentent des conversations pleines de conseils judicieux. Le laboratoire pourrait être comparé à un îlot de tendresse dans un environnement global de plus en plus hostile aux femmes. Ainsi, en mai 2005, les enseignantes se voient interdire le port du pantalon, devant s’habiller en jupe et corsage ; la fille de la laborantine qui effectue les analyses s’exclame alors que bientôt il faudra se réjouir de ne pas encore être obligées de porter le voile ! Conscientes de leur condition partagée de dominées, lucides sur les transformations sociales, politiques et morales qui aboutissent à restreindre tous les jours un peu plus leur liberté d’action, ces femmes d’origines ouzbèke, russe et tatare, ont élaboré une sorte de défense groupale qui conserve de surcroît leur bonne humeur. Un bon nombre d’entre elles ont dépassé l’âge de la retraite et trouvé là un autre revenu. Elles habitent presque toutes dans les environs du laboratoire ce qui limite les frais de transport. [...]"

Voir aussi : http://www.rsf.org/article.php3?id_article=20700

http://www.crisisgroup.org/home/index.cfm?l=2&id=1256

 

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