Décomposition

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André Gorz et la poésie du monde vécu


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Fragment de l'extrait paru dans la revue papier

"[...] C’est ici que, de manière inattendue, Gorz rencontre Hello Kitty, la plus belle allégorie du capitalisme immatériel. Dans son roman Comment j’ai liquidé le siècle (2010), Flore Vasseur décrit l’itinéraire d’un broker qui devient l’instrument d’une conspiration visant à créer l’ultime crise financière en utilisant un virus informatique qui dérégulerait les marchés. Ce programme est baptisé HK2010 en référence au personnage de Hello Kitty. Cette figure fonctionne comme une véritable icône du capitalisme global. De simple logo, elle est devenue, par sa prodigieuse reproductibilité, un véritable personnage de fiction, à qui ses créateurs ont même dû inventer une biographie. Déclinée sur d’innombrables objets (du grille-pain au sac de sport), mais sans jamais correspondre à aucune marque, elle est un signe abstrait et anonyme, sans origine et sans signification. Ce dessin enfantin et innocent, qui représente un chat affublé d’un noeud rose, représente en fait l’abstraction et la reproduction infinie, et incarne ainsi à merveille la logique de la spéculation. Son succès est dû à sa « projectabilité », c’est-à-dire sa capacité à devenir le véhicule de multiples projections, le support de multiples émotions. À ce symbole culturel s’identifient donc aussi bien des adolescentes prépubères que des femmes d’affaires. Signe pur, elle attend simplement d’être interprétée. Cette plasticité a une explication : l’absence de bouche. Sans bouche, sans organe d’ingestion et d’expression, on peut donc lui faire dire ce que l’on veut.

L’anatomie de ce symbole n’a rien d’innocent, c’est l’idée d’une figure familière mais désincarnée, touchante mais sans expression, dégoulinante de sentimentalité, mais incapable de s’exprimer, qui résume parfaitement l’état de l’humanité contemporaine. Un capitalisme, qui offre tous les outils techniques du confort, sans permettre la survie élémentaire, qui produit les accessoires mais ne fournit plus le nécessaire. Un capitalisme, qui comme Hello Kitty, désincarne et infantilise. Un capitalisme qui n’a plus de bouche. [...]"

Second Life : Et si la mort de l’Homme était comique ?

Extraits de l'article paru dans la revue papier

"The Cat, The Reverend and The Slave est un film documentaire d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita sorti en 2010. L’Homme inventé à la Renaissance y est résolument mort. Le film suit les existences dédoublées, voire démultipliées, de plusieurs joueurs de Second Life, entre un monde brick and mortar où la vie semble réduite à peau de chagrin et ce jeu en réseau où les avatars se baladent dans un imaginaire où tous les rêves sont accomplis. 

[...]

Marcus, The Cat, porte des oreilles de chat. Voilà qu’il se retourne, avec sa queue de chat, et bondit de marches en marches jusqu’en haut des escaliers qui conduisent à sa chambre. C’est un furrie, une communauté où chaque membre est à la recherche de son moi animal profond. Les furies existaient avant Second Life, mais le jeu leur a donné une visibilité accrue, et le fur-curious se sont multipliés, comme ce jeune homme interviewé qui se rend à une convention « réelle » de furries et se voit parrainé par The Cat. The Cat explique, je suis hyperactif. J’ai toujours agi comme un chat. Notre capacité d’attention est comme ça. Ce qui brille, on le suit des yeux. Avec son accoutrement et ses réflexes de chat, on l’observe clamer devant un passant qui l’observe : je suis un chat !  On assiste bientôt à un défilé de peluches géantes qui se rendent à une fête technoïde où la stupeur gagne en intensité, alors qu’on les voit s’agiter sur la musique en remuant des bracelets fluos qui éclairent leurs fourrures dans la pénombre. Les plans du documentaire alternent avec le jeu virtuel où la même ambiance est reproduite, mais cette fois, ce sont leurs avatars qui se trémoussent. Puis retour aux humains déguisés en animaux qui gesticulent...

[...]

A la fin du film, les spectateurs partagent une sorte de fascination goguenarde mêlée d’inquiétude. Des âmes perdues, de la science-fiction, c’est ce qui ressort des commentaires, comme s’il existait un mur étanche entre ces joueurs aux identifications déterritorialisées et ceux qui disposeraient de repères encore bien ancrés dans le dit « réel ». 

[...]"

Fictions posthumaines


Extrait de l'article paru dans la revue papier
"[...] « Vous avez l’impression que vous pouvez vous rouler par terre, vous taillader les veines à coups de rasoir ou vous masturber dans le métro, personne n’y prêtera attention ; personne ne fera un geste. Comme si vous étiez protégé du monde par une pellicule transparente, inviolable, parfaite. D’ailleurs Tisserand me l’a dit l’autre jour (il avait bu) : ‘J’ai l’impression d’être une cuisse de poulet sous cellophane dans un rayon de supermarché’  ».
Tisserand est l’alter ego du narrateur dans Extension du domaine de la lutte, de Houellebecq. Il représente le stéréotype du célibataire frustré et bedonnant, le grand perdant de la libéralisation sexuelle. Sa déclaration, tragique, illustre et confirme les intuitions du narrateur. Hystérie, suicide, outrage aux mœurs, tout y passe de ce qui créé les conditions de l’exclusion et de la marginalité, de la sortie du collectif, et ceci dans l’indifférence la plus crasse : « protégé du monde », c'est-à-dire de son humanité, de ce qui relie l’un à l’autre les membres d’une espèce. Et l’image imaginée par Tisserand présente, de fait, toutes les caractéristiques de la déshumanisation : la cuisse de poulet, familière d’abord dans sa barquette colorée, mais étrange dans son abstraction clinique, qui évoque toujours l’hygiénisme aseptisé des abattoirs  mais jamais les joyeux coqs de basse-cour : allez essayer de reconstituer un poulet à partir d’une cuisse sous cellophane ! « Cellophane », d’ailleurs, est un autre mot pour dire film plastique, issu d’une marque déposée , et qui creuse encore la distance entre les mots et les choses, accentuant l’abstraction et la désincarnation. Le rayon du supermarché enfin, temple de la société consumériste, espace anonyme et lisse de la marchandisation du monde, a pour fonction de garantir à tout prix l’illusion de l’abondance. Se concentre ainsi, dans cette métaphore de génie, tous les paramètres de la condition posthumaine. 
Si l’on traduit le « post », comme le suggère Sloterdijk dans Règles pour le parc humain, par « marginalement », le posthumain caractérise ce qui est devenu marginalement humain, un état de l’homme dans lequel son humanité même est une donnée annexe. Le posthumain est un phénomène global, qui correspond à l’invasion de la marchandise et à son interférence dans le rapport que l’homme entretient avec le monde. C’est le moment où ce rapport souffre d’une telle médiatisation qu’il entraîne une remise en cause de l’humanité elle-même. Le point de départ du posthumain, c’est donc un constat de la fin, pas forcément sous forme apocalyptique, et pas forcément sous forme de lamento nostalgique et réactionnaire. C’est un effondrement beaucoup plus insidieux et apparemment indolore, qui s’insinue au sein des mentalités, et qui fait que les hommes eux-mêmes intègrent leur propre anéantissement. Ce « devenir cuisse de poulet » illustre le constat d’un état terminal de l’humanité. 
Or c’est à partir de ce constat que se construisent les scénarios multiples de l’après, au sens premier du « post » cette fois. Examiner les scénarios de disparition de l’humain permet de comprendre ce qui définit l’humanité au moment de sa disparition. Une humanité résiduelle, ou résiliente, à découvrir dans l’entrelacement de trois films et trois romans.  

L’Institut Benway et ses organes de confort

Voici maintenant plus d’un demi-siècle que l’Institut Benway est le leader mondial des solutions organiques de confort corporel. Fournisseur agréé de clients institutionnels et privés, dans les secteurs civil et militaire, l’Institut Benway propose aussi au grand public sa célèbre gamme d’Organes de Confort. Pratiques, sains, et accessibles à toutes les bourses, ce sont des organes de synthèse qui procurent au consommateur moderne un bien-être physiologique inédit.
L’Institut Benway fête actuellement son jubilé – ses soixante ans – et à cette occasion, il effectue dans toute l’Europe une série d’opérations commémoratives spectaculaires. Chacune d’entre elles reproduit l’un des dispositifs médiatiques originaux conçus dans les années 1950 par le Service des Relations Publiques Benway pour promouvoir les activités révolutionnaires de l’Institut.

Echos de crise

 
Soldats vietnamiens (Tous droits réservés)

COMPTE TENU DE SES MÉTHODES qui investissent les terrains microsociaux et les relations interpersonnelles, d’aucuns pourraient penser que l’ethnologie ne peut guère apporter de connaissances pertinentes sur les crises, particulièrement lorsque celles-ci sont globales et financières, comme celle qui débute fin 2008. Il reviendrait aux économistes principalement de démonter les mécanismes qui aboutissent à la récession et de prévoir divers types de scénario selon les mesures adoptées au plan international et par les États.
En période de crise, le regard de l’anthropologue est néanmoins attiré par les écarts qui se creusent entre d’un côté les machines polyphoniques qui déversent leurs flots de discours sur les effets ravageurs de la crise, de l’autre les individus en prise avec leur histoire personnelle plus ou moins (in) attentifs à la crise car entièrement occupés par les enjeux de leur destinée. Cette distance entre deux régimes de réalité et de vérité apparaît avec force surtout lorsque l’anthropologue retrouve d’anciens collaborateurs avec lesquels il s’était lié d’amitié et dont la participation à l’enquête avait été autant décisive qu’éclairante en elle-même. Les contradictions qui se donnent à voir dans de telles situations sont alors révélatrices des crises multiples dans lesquelles se décline la crise, et singulièrement de leurs versants politiques. C’est ce que je montrerai maintenant à travers le personnage d’une femme qui a désormais 70 ans et qui vit toujours dans le quartier du syndicat de Hanoï sur lequel j’avais porté l’investigation en 1999, alors que la spéculation sur le prix du terrain battait son plein.

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