Hocquenghem

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Une littérature d'interpellation

Extraits de l'article paru dans la revue papier

"(...) J’aimerais concentrer mon intervention sur un point particulièrement litigieux, le plus sensible sans doute de tous ceux que soulève ce texte, dans son intempestivité même : la question non pas seulement de l’attaque ad hominem, mais, plus précisément, de la prise à partie d’un individu désigné en propre à travers des signes, des traits, des particularités physiques supposés le qualifier et moralement, et politiquement. Je m’arrête tout particulièrement sur ce point, parce que l’occasion nous a été donnée, tout récemment encore, de vérifier à quel point le règlement des discours avait changé du tout au tout depuis qu’est paru le coup de gueule de Guy. Il y a un an, notre collègue Alain Badiou a publié un pamphlet politique, mais philosophique aussi, intitulé De quoi Sarkozy est-il le nom? Dans ce texte, dont le succès public a été immédiat, Badiou fait ironiquement référence, en diverses occurrences, à la supposée petite taille du nouvel élu, y détectant un trait à la fois moral et politique – le pur signalement d’une personnalité moralement suspecte et d’une politique basse, voire abjecte. Eh bien, dans le compte-rendu mi-figue mi-raisin qu’il fait de ce livre, le journaliste de service, Jean Birnbaum tient à manifester son indignation à ce propos : faire les gorges chaudes sur la petite taille du nouveau président, comme sur toute autre particularité physique, statue-t-il, c’est, ni plus ni moins, « se déshonorer ».
Le philosophe français vivant le plus traduit et diffusé à l’étranger tomberait donc lourdement de son socle en se laissant aller à un tel procédé polémique et il ne fait aucun doute que, ce disant, le journaliste donne voix à un point de vue ou une sensibilité assez largement partagés aujourd’hui, y compris au-delà des officines chargées d’énoncer les normes de la moral and political correctness d’aujourd’hui.
Cette position que je qualifierai d’immunitaire, et qui amalgame le point de vue éthique et le point de vue juridique — on n’a pas le droit d’impliquer les corps, les particularités physiques, physiologiques, physionomiques, phénotypiques dans un critique politique et morale des individus – interpelle et incrimine rétrospectivement Guy et son pamphlet, puisque ce dernier fait un abondant usage du procédé polémique consistant à mettre en scène le corps des renégats auxquels il entend tailler un costume – notamment dans ce morceau de bravoure où, ne reculant devant aucun excès, il s’en prend à Serge July, ancien chef maoïste alors directeur de Libération, ainsi qu’à la constante propension de celui-ci à gonfler, à enfler – bref à gagner en embonpoint au fur et à mesure qu’il conquiert des positions de pouvoir. Encore une fois, relues aujourd’hui, les pages consacrées par Guy à celui dont il vilipende la propension à l’« éléphantiasis » font apparaître, en comparaison, les quelques passages de l’essai de Badiou où celui-ci dépeint Sarkozy en homoncule comme d’aimables taquineries… (...)"

"(...) Ce que saisit magnifiquement l’essai de Guy, « en temps réel », comme on dit, c’est le changement de paradigme politique qui est en train de s’opérer sous Mitterrand et dont les nouveaux philosophes, les nouveaux humanitaires, les promoteurs du tout-culturel qu’il interpelle comptent parmi les agents les plus actifs. Il épingle le passage d’une époque où la vie politique était indexée sur la conflictualité des groupes, des classes, des idéologies, des convictions et des intérêts à une autre : vont désormais prévaloir des conditions de « fluidité » telles que des repères immémoriaux comme « droite » et « gauche » s’effondrent (Guy est un des premiers à le proclamer, en toutes lettres, dans ce texte) et va s’imposer une culture générale du consensus fondée sur le brouillage systématique de l’opposition structurante entre, disons, maîtres et serviteurs, patriciens et plébéiens.
Lorsque donc, il apostrophe July en ces termes : « Tu n’es jamais pressé de riposter ; quand on t’insulte, tu engraisses […]
Tout te nourrit, même les affrontements ; ton estomac géant assimile, indéracinable, impassible, tous les conflits, les transforme en graisse », il ne se frappe pas « en dessous de la ceinture », comme on dit ; il dresse plutôt, en se concentrant sur une singularité, un tableau clinique de cette mutation qui affecte le régime même de la politique, il énonce un diagnostic sur l’époque qui vient : celle où va prévaloir, sous toutes ses formes, le déni du conflit et de la division. En ce sens, ce livre se projette loin vers l’avant, il contient une prophétie qui, chaque jour, se vérifie davantage et il rend justice, hélas, à la lucidité politique et philosophique de celui qui, pour cette raison même, nous fait cruellement défaut.
Ce que notre époque énervée, comme on disait jadis, ne supporte plus, c’est la tournure même d’un tel livre qui, dé libérément, se déclare en guerre et livre bataille sans rien dissimuler du nom des ennemis qu’il combat. (...)"

Des moments-évènements

 
(tous droits réservés)

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"JE SUIS PARTIE pour le colloque Guy Hocquenghem avec quelques souvenirs ; des moments fugitifs même pas communs puisque rappelés de mon seul point de vue. Je n’aime pas le mot témoignage qui m’a été renvoyé comme si je me tenais devant le tribunal de l’histoire, ou de l’université. Je ne vais témoigner que sur quelques-uns de ces moments.
Guy Hocquenghem c’est d’abord une première apparition à l’automne 1962. Nous sommes à l’Assemblée générale de l’Union nationale des étudiants de France dans l’amphi en face de la Sorbonne. Chaque représentant d’une association générale d’étudiants doit aller signer la feuille de présence à la tribune en bas de l’amphi. Je ne me souviens plus comment s’appelait exactement l’Association que je représentais, celle des étudiants en préparation scientifique. Mais lui, c’était l’AGPLA, l’association des étudiants en préparations littéraires et artistiques. J’ai vu surgir, signer et disparaître par derrière, soit faire le service minimum, un corps immédiatement ami, qui ne ressemblait à aucune autre des personnes présentes dans cette pièce. Tous les autres étaient des jeunes hommes tendus par leur devenir homme, et leur désir d’être maître. Nous n’étions que deux femmes, Marie-Pierre représentante des étudiants en sciences de Paris, et moi. Nous étions évidemment des traîtres, dans quelque sens que nous nous tournions. Mais Marie-Pierre était la femme de Michel,un des membres du bureau national, et visiblement déchirée par ses affects, souvent en pleurs.
L’apparition de Guy avait été le signe qu’on pouvait être autre chose qu’un homme, et qu’une femme pouvait être autre chose que la femme d’un homme, ce que nous dirons plus tard au Mouvement de libération des femmes, avec Monique Wittig, être autre chose qu’une femme : la lesbienne n’est pas une femme. On pouvait être beau et libre, souscrire aux obligations locales juste le nécessaire pour s’en détacher.
L’apparition de Guy était certes aliénée à l’analogie grecque ; le pâtre grec, l’Hermès de Praxitèle, le personnage androgyne, en fait autre que tendu par l’affirmation obligatoire de son identité sexuelle de papier. Le MLF et le Fhar démultiplièrent ensuite les visages de ces sexualités construites sur des données changeantes au fil des passages d’un personnage à un autre. La masculinité écrasante et méprisante des militants n’était souvent qu’une espèce de gêne avec laquelle on frappait dans le décor pour voir où cela fait mal. L’ennui c’est que ce comportement construit la féminité comme la somme des souffrances qu’on reçoit en réponse, additionnée de tous les signes extérieurs de féminité décrits dans les magazines spécialisés.
Aucune différence soit dit en passant avec la construction de la féminité par le groupe psych-et-po, qui a mis fin à l’enchantement lesbien des premiers temps du MLF. Cela fabrique d’emblée un monde brisé. Je n’étais pas brisée de la même manière que les militants de l’Unef parce que j’étais socialement, et scolairement, plus forte qu’eux, alors on cherchait à s’attacher mes capacités. Je vivais dans ce milieu en sous-marin échoué sur une plage dont nous étions peu nombreux à connaître le nom: révolution. Le MLF a obligé le sous-marin à reprendre la mer. (...)"

Trois Milliards de Pervers

 
Trois milliards de pervers, grande encyclopédie des homosexualités © 1973 Recherches/ Version numérique éditoriale © 2002 Criticalsecret & Revue Recherches.  « Recherches », inaugurée en 1966 et échue en 1982.

Avertissement : cet article était destiné à une commande du magazine gay gratuit http://www.babyboy.fr/ (non retenu) 

Extrait de l'article paru dans la revue papier

LE MILLION DE GISCARD

En 1977, Giscard d’Estaing promettait aux immigrés un million de francs s’ils rentraient au pays. Le journal Libération (pas celui qu’on connaît aujourd’hui, celui qui avait créé des pages de petites annonces de rencontres largement ouvertes aux gays et dans lequel travaillait un groupe de militants comme Guy Hocquenghem, Hélène Azera et Michel Cressole). avait laissé quelque temps auparavant le dessinateur Copi s’exprimer beaucoup plus librement que dans sa chronique du Nouvel Observateur : son personnage était un hermaphrodite libertin au doux nom de Libérett. Ce jour-là le million des immigrés fit la une de Libé. Copi s’empare du titre et fait dire à son personnage « mais par qui on va se faire enculer maintenant ». Le lendemain, plus de Liberett. D’ailleurs tout cela n’est que souvenir plus ou moins précis et je ne peux confirmer mes dires : je n’ai trouvé aucune allusion à cette affaire sur le net.
En 1973, la revue Recherches consacrait un numéro 12 conséquent à une « grande encyclopédie des homosexualités » intitulée « Trois Milliards de Pervers »  . Dès le début de cette décennie, le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire avait publié aux éditions Champ Libre (la maison d’édition des situationnistes – une tendance méconnue du mouvement homosexuel qui eut comme chef de file Alain Fleig et sa revue Le Fléau social) son « rapport contre la normalité » où on parodiait très brièvement le manifeste des 343 salopes  qui venait juste de paraître en le détournant ainsi « Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes fait enculer par des arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons. Signez et faites signer autour de vous. » Mais ce bref détournement  concluait un récit de deux pages intitulé « berges » du lieu où un jeune garçon frustré rencontre « une sale gueule d’arabe » un peu trop violent à son goût. Ce récit a choqué et il ne paraît qu’encadré d’un avertissement et d’un commentaire finissant par la contrition suivante : « Oui, nous sentons une solidarité d’opprimés très forte avec les arabes ».

(...) suite dans la revue papier

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