Audrey Olivetti

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Muktadhara : Un film-documentaire sur les rencontres internationales du Théâtre de l’Opprimé et les pratiques du Jana Sanskriti


Marco Candore
– Comment en es-tu venue à faire ce film, sur le 4ème festival Muktadhara ?

Audrey Olivetti
– J’avais rencontré plusieurs fois les gens du Jana Sanskriti (« Culture du Peuple » en bengali) dans des festivals internationaux, notamment après la mort de Boal, à Rio en 2009. On entendait beaucoup parler d’eux, car ils sont souvent cités comme exemplaires dans les milieux du Théâtre de l’Opprimé. Ils ont une façon très particulière de s’approprier cet outil.
Je les ai ensuite recroisés en Autriche lors d’un festival de Théâtre-forum à Gratz et ensuite je les ai rejoints à Halle, où ils avaient été invités par l’Aktion Theatre Gruppe, groupe de Théâtre de l’Opprimé composé de militants notamment dans le champ anti-fasciste. Pendant ce moment d’échange dans le squatt où répétait le groupe allemand, Sanjoy Ganguly, fondateur du Jana Sanskriti, a animé un atelier de Théâtre de l’Opprimé et les allemands des ateliers de drums, à partir de récupérations de barils et fûts industriels, qu’ils utilisent en batucada ainsi que dans leurs scénographies. C’est là également que se préparait la 4ème édition de Muktadhara, qui fêtait les 25 ans du Jana Sanskriti. À ce moment j’ai eu envie de faire quelque chose là-dessus. Clément Poutot, que j’avais rencontré dans le groupe Théâtre(s) Politique(s), préparait – et prépare toujours – une thèse sur le Théâtre de l’Opprimé et devait partir au Brésil ; le voyage n’ayant pu se faire, il m’a suivie en Inde où nous avons réalisé le film Muktadhara.
Nous partons donc en 2010, sur des interrogations qui nous sont propres, notamment les enjeux néo-coloniaux – j’ai travaillé dans le secteur de la coopération internationale et c’est une question importante pour moi. Nous n’avions pas vraiment écrit de scénario – cela s’est fait au fur et à mesure –, les questions restaient ouvertes, laissant de la place à la rencontre. Nous nous interrogions beaucoup pour savoir à qui ce film allait s'adresser. Nous avons finalement opté pour le rendre accessible au plus grand nombre, c'est-à-dire autant à celles et ceux qui connaissaient le Théâtre de l’Opprimé que pour d’autres qui n’avaient pas la moindre idée sur cette pratique. En résumé, il s’agissait pour nous de présenter de la façon la plus accessible possible le Théâtre de l’Opprimé à travers le travail spécifique mené par Jana Sanskriti, et interroger sa résonance avec nos luttes, ici. Un pari un peu risqué, surtout lorsqu’il s’agit de traiter ces questions dans un format d’une heure quinze !

Marco Candore
– Ce qui apparaît clairement dans le film, c’est l’approche politique et éducative, militante et activiste du Jana Sanskriti.

Audrey Olivetti
– Sanjoy Ganguly est un des fondateurs du groupe. Il en est le directeur artistique et praticien – il anime de nombreux ateliers –, principal « théoricien », tant en Inde que sur le plan international. Il a été membre du Parti communiste d’Inde (Marxiste) qui a longtemps été au pouvoir au Bengale-Occidental. Son parcours est assez caractéristique d’un militant de la petite bourgeoisie de Calcutta, très investi dans le parti qui assez vite se rend compte des pratiques autoritaires, d’un discours plaqué sur le peuple mais qui ne le rencontre pas… Nous sommes au milieu des années 80, au moment où l’on commence à assister à l’émergence d’organisations indépendantes, qu’on appellera plus tard les Mass Movements, hors-partis, hors-syndicats. C’est dans ce contexte politique et ce cadre associatif, que Ganguly et ses amis vont se rendre dans les bidonvilles. Ils comprennent très vite que la question-clé se trouve dans les zones rurales, dans les villages, où, dans un premier temps, ne voulant pas être dans une position prosélyte, ils observent et se tiennent à distance. À cette époque, ils sont encore très imprégnés de théâtre occidental, et notamment, en bons marxistes, de Brecht. Puis, en 91, par l’intermédiaire de la belle-sœur de Sanjoy, le groupe découvre la pratique et les théories du Théâtre de l’Opprimé. Le contact est pris avec Boal. Une rencontre en Inde est décidée, mais Boal ne pouvant partir, ce sont des responsables du Centre du Théâtre de l’Opprimé de l’époque qui font le voyage, notamment Jean-François Martel, que l’on voit dans le film. Dès les premiers ateliers, les gens du C.T.O. sont très impressionnés : habitués à des ateliers où il y a beaucoup de dispersion, ils constatent une capacité d’écoute, d’attention et d’investissement très forts. Six mois plus tard, ce à quoi ils ont assisté est devenue une pièce : Shonar Meye (Golden Girl), jouée à Bobigny, qui a fasciné le public. En quelques mois, le groupe s’était approprié une méthode, une réflexion politique aboutie et une approche esthétique. Aujourd’hui, plus de vingt après, la pièce se joue encore.
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