Politique

Leçons de solitude, l'hôpital

L’HÔPITAL. Il est peu d’endroits où des solitudes angoissées sont aussi dramatiquement amenées à se rencontrer. Angoisse des patients, bien sûr. Mais aussi celle des soignants. Rencontre de visages, de corps, de mouvements, de rythmes. 

Fugace

L’ascenseur. Il y a plus de choses dans un ascenseur d’hôpital que dans toute la philosophie. Tous, les uns contre les autres. Les regards : antennes, tentacules, pseudopodes qui se cherchent, se frôlent, se tâtent. S’attardent, se dérobent. Chaleureux ou glacés. Ça va ? Faut bien. Comme un lundi. Médecins et aides-soignantes. Hommes et femmes, blancs et noirs. Brèves rencontres. Les élèves, polycopiés de cours à la main.

Internes sortants de garde, soulagés, farauds, cool, faussement décontractés. Des professeurs et des garçons de salle. Tout près, se touchant. S’ignorant. Bref coup d’oeil sur le badge. Symbolique à nu. Frontières imperceptibles, présentes, douloureuses. Qui c’est ?

Ah oui. En être ou pas. Tutoiement, prénoms. Salut ! Un malade sur une civière. Le patient, allongé, semble perdu. Le rassurer. Quelques mots. Et puis ne pas oublier d’acheter un journal parce qu’à la consultation faudra attendre. Combien de temps ? Sais pas.

Pédiatrie, septième étage. Charlotte. Timide, apeurée. « C’est ton doudou ? – Oui d’un signe de tête. » Vite nounours disparaît. Caché derrière le dos. Jardin secret. Vie privée. Oh là ! Fausse manoeuvre.

Retour au sous-sol. La radio, la morgue.

Douloureuse

La visite. Une hiérarchie non-dite, aveuglante. Blouses blanches et pyjamas. La langue médicale. « C’est une toxo. Il est en bas débit. »

« Qu’est-ce qu’ils disent ? J’entends pas. » La télé dans toutes les chambres. Vivre, souffrir, délirer, mourir devant le petit écran. Qu’est-ce qu’il peut bien avoir ? On fait quoi ? Oxygène. La douleur l’a réveillée cette nuit. La morphine ne marche plus. Elle suffoque. Pourvu que je ne me sois pas planté. Faut que je demande au patron, au chef, à n’importe qui, parce que moi, je sais pas. Mais qu’est-ce que je fous là ? Pas d’affolement. Se protéger. La bonne distance, ni trop près ni trop loin. Et puis l’équipe. Publish or perish. Le New England Journal of Medicine. Est-ce que j’aurai mon poste de PH ?

Je suis plus clinicien qu’Éric mais il a davantage de publications internationales. Faire des sortants. « Oui, Madame ? Je vous l’ai dit, on n’a pas encore le résultat. Mais bien sûr, dès qu’on l’aura. Non, rien d’inquiétant ! » Échange de regards. Rencontre éclair avec un patient. Connivence fugitive, essentielle. En douce. En rupture avec le groupe médical. Écoute hors-la-loi.

Déchirée

Préavis de grève. Grève décidée. Difficile dans un hôpital. L’angoisse change de camp. De tonalité. La révolution. Comme si un rythme jusque-là contenu pouvait maintenant s’exprimer. Y aurait-il une lutte des rythmes ? Les syndicats. Ne pas se laisser récupérer. « Moi, je ne fais pas de politique. » L’A.G. Débats. Parler en public. Voter. « Les malades ne doivent pas servir d’otages. » Soins urgents à assurer.

Un problème : la définition de « l’urgence » ? Donner à boire, passer le bassin : urgent. « Pas assez d’infirmières, d’aides-soignantes. Pas assez payées. » D’accord. Mais tout de même. Grève contagieuse.

« Vous avez des informations ? » Les médias. Rumeurs chuchotées. « Les Renseignements généraux sont dans le hall ». Négociations. « Ça tombe au plus mauvais moment. La crise. Restrictions budgétaires. » Position dure. Hésitations. L’espace de l’hôpital s’est bizarrement incurvé. Les paroles, les gestes habituels sont comme déviés.

Peur. Tout le monde a peur. Est-ce que les grèves auraient un contenu latent ? Impossible de joindre le directeur. « Paraît qu’il va sauter. » Payer les jours de débrayage. Tu rêves ou quoi ? Grève des gardes ? Pas possible. Ne pas céder. Ne pas se faire manipuler. « Il faut savoir terminer une grève. » Vous croyez ? Reprise. Petit matin frisquet. Deux entrants : une tentative de suicide, une fièvre inexpliquée.

Chez les soignants, au creux du ventre, un sentiment étrange, une incompréhensible culpabilité. Ambivalence. Reprise.

La prothèse et le sportif : du dopage comme résistance à la domination des stades


Extraits de l'article paru dans la revue papier

"Le sport moderne naît au XIXe siècle en Angleterre, et la terre des stades d'outre-Manche est la même que celle qui fit pousser le libéralisme et l'industrialisation. « La naissance du sport est donc corrélative du capitalisme comme ensemble spécifique de rapports sociaux et d'institutions ; l'histoire du sport s'inscrit totalement dans le développement du capitalisme, tant à l'échelle nationale qu'à l'échelle internationale […] ; le sport actuel est un sous-système du système capitaliste », écrit Jean-Marie Brohm. Faut-il s'étonner que le sport cherche à accroître toujours et encore plus les performances, à optimiser le rendement des sportifs, à améliorer les corps, à créer une nouvelle race d'hommes ?
(…)
Pourquoi, si le sport est un précipité assumé du capitalisme, s'efforce-t-on de condamner ce qui le caractérise le plus, de chasser toute amélioration biologique ou technique ? Pour Georges Vigarello, ce serait parce que le sport dessine une « contre-société idéale, un espace collectif organisé, identique au nôtre, mais promu en exemple, garantissant les plus précieuses valeurs de nos sociétés : l'égalité des chances, l'impartialité des arbitres, la morale des acteurs ».
(…)
Voulant sauver sa mythologie égalitaire, démocratique et méritocratique à tout prix, on traque dans le sport sans relâche tout manquement moral, toute tricherie, toute transformation de l'humain. Le dopage et les améliorations techniques, rendues pourtant possibles par la seule logique du « dépassement de soi », font figure de corps étrangers, de « saletés » morales incrustées dans le corps et les corps sportifs qui se doivent d'être exemplaires, toujours plus purs, au point que leur prohibition incarne parfois, d'après Isabelle Queval, une forme de « pureté dangereuse » presque totalitaire. Les stades apparaissent comme des terrains où s'expérimente moins la production d'un « homme nouveau » que la construction utopique d'un ordre purement méritocratique, légitimant la mise hors-jeu de toute transformation de l'humain. L'archipel du sport désigne moins celle du docteur Moreau que celle de « W » décrite par Perec.
Mais sur quoi repose plus fondamentalement cette exclusion des transformations ? C'est que le transhumain bouleverse le rapport entre les aptitudes du corps et le travail fourni pour les développer.
Le devenir dans les sports d'endurance est ainsi déterminé par le patrimoine génétique : si deux vrais jumeaux (monozygotes) possèdent des valeurs de VO2 max similaires, celles de deux faux jumeaux (dizygotes) sont beaucoup plus dispersées, et celles de deux frères peuvent ne plus du tout présenter de corrélation. Le génie sportif n'est ainsi que partiellement héréditaire : pas de caste se transmettant des privilèges de génération en génération, mais simplement une place occupée dans la hiérarchie sportive fixée pour une bonne partie même avant la naissance.
(…)

Les « processus coactivés » et la nouvelle maîtrise du monde


Extrait de l'article paru dans la revue papier

Voir également le blog de l'auteur : les automates intelligents 

"[...] Comment définir les « processus coactivés »?

Ce concept décrit la façon dont, dans un domaine donné, des systèmes informatiques et robotiques en réseau, que nous nommerons des agents, échangent en permanence les informations résultant de leur activité. Il  résulte de ces échanges que l'action de chacun de ces agents peut s'enrichir et évoluer en fonction de l'action des autres. De plus, le déploiement d'un grand nombre de processus coactivés dans un nombre croissant de domaines et de champs d'activité fait apparaître un système global de coactivations réciproques intégrant les  communications informationnelles et les actions physiques de l'ensemble des agents. Ce système devient un système-méta (une sorte de superorganisme). Il acquiert dans un premier temps la capacité de prendre des décisions locales de façon autonome, puis très vite celle d'opérer pour son propre compte. Il se dote en effet dans le cours de sa croissance de l'équivalent de pulsions fondamentales qui se transforment en intentions dictant elles-mêmes des comportements globaux. La sélection darwinienne opère à tous niveaux dans ce milieu très comparable au milieu biologique pour ne conserver que les acquis bénéficiant à la compétitivité du système-méta confronté à d'autres systèmes semblables ou différents. 

On verra ainsi « émerger » ou s'auto-construire, au sein du système-méta, une couche haute dotée de l'aptitude à agir intentionnellement sur toutes les informations produites par les agents et par conséquent sur toutes les actions de ceux-ci. Cette couche fera l'acquisition de ce que l'on pourrait nommer une capacité à penser, c'est-à-dire à utiliser les résultats de ses observations pour la planification de ses diverses actions. Il s'agira donc d'un système devenant  spontanément auto-adaptatif et auto-évolutif. A partir d'un certain niveau de complexité, il sera difficile en théorie de distinguer de tels systèmes des systèmes vivants, y compris de ceux qui se définissent eux-mêmes comme « humains », c'est-à-dire dotés de capacités dépassant celles des animaux et des ordinateurs. En pratique cependant, ils pourront faire montre de performances dépassant très largement, dans leur champ d'action, celles des humains associés à leur fonctionnement. 

C'est ce qui commence à se produire dans les sociétés dites technologiques. Des systèmes globaux se mettent en place dans un certain nombre de secteurs. Ils  intègrent tout ce qui est calculé par processeur sur quelque système communicant que ce soit, avec simultanément pour objectif et pour résultat de les unifier et de contrôler l'ensemble des informations produites ou échangées. On voit se généraliser des applications ou plus exactement des fonctions autonomes. Elles sont liées dans un premier temps au médium de communication et visent d'abord la supervision, puis ensuite la commande de l'activité des agents. Leur présence et leurs effets sont peu observables et moins encore pilotables par des opérateurs humains, car les processus coactivés correspondants s'effectuent  beaucoup trop vite et en trop grand nombre pour être compris et analysés à l'échelle humaine. Les ordinateurs les plus puissants existant actuellement – à supposer que ces tâches leur soient confiées - n'en seraient pas davantage capables, au moins dans les délais requis (moins de la milliseconde) pour des réactions éventuelles. 


Quelques exemples de processus coactivés

Les descriptions faites ici ne tiennent pas de la science-fiction, mais s'inspirent d'observations que l'on peut faire de plus en plus, en étudiant les domaines où se sont mis en place de tels processus coactivés. Il ne s'agit pas de domaines relevant de l'expérimentation en laboratoire. Ils concernent des secteurs vitaux pour la survie des sociétés contemporaines. Ils impliquent d'ores et déjà la vie ou la mort de milliers de personnes, mais surtout des pertes et des profits à la hauteur de milliers de milliards (trillions) de dollars, bénéficiant à quelques-uns et maintenant des catégories sociales entières dans le sous-développement. C'est que nous allons essayer de montrer avec ces quelques exemples.

 Le champ de bataille 

 

Quand les médecins se font juges : la détermination de l’âge des adolescents migrants


Extrait de l'article paru dans la revue papier

"(...)

En France, les juges font régulièrement appel aux médecins légistes pour déterminer l’âge des adolescents migrants. Le journal Le Monde (14 mai 2008) rappelait par exemple qu’à Marseille, un garçon venu d’Algérie déclarant avoir 17 ans, ce que confirmait son acte de naissance, a été considéré comme majeur sur la foi d’une radiographie de sa main et d’une estimation de son âge osseux. De mineur isolé, il est devenu étranger clandestin, avec renvoi du foyer qui l’hébergeait et obligation de quitter le territoire français.

(...) 

Un adolescent sans papiers a t-il une parole ?

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