N°64/65 - ANTI

EDITORIAL n°65

(...) « Biologiquement, l'homme moderne incarne une contradiction des valeurs, il est assis entre deux chaises, il dit, d'un seul souffle, oui et non »[1]. Que veut dire, aujourd'hui, ce soixante-cinquième numéro de Chimères ? Dit-il oui ? Dit-il non ? Une revue, ou tout autre agencement qui est de fait collectif, est-elle comme je le suis moi : un homme moderne tel que décrit par Nietzsche, une entité paradoxale ? Si je suis effectivement, comme nous le sommes sûrement tous, ce paradoxe souvent intenable qui consiste à tenir, dans un même souffle, deux valeurs contradictoires, alors peut-être que la seule position éthique - voire politique - tenable consiste à assumer une telle subjectivité, à ne plus faire semblant d'être d'un côté ou de l'autre, d'être pour ou contre, à droite ou à gauche, de dire oui ou non  - n'est-ce pas la définition d'une chimère qui existe malgré tous les éléments improbables qui la constituent ? De la synthèse disjonctive comme disent Deleuze-Guattari[2], mais inclusive... sans exclusions - ce dernier mot n'en étant certes pas un vain de nos jours.

EDITORIAL n°64

(...) « Nous n'avons plus le choix, nous devons être des conquérants, puisque nous n'avons plus de pays où nous soyons chez nous, où nous souhaitions "maintenir une pérennité". Non, vous le savez fort bien, mes amis ! Le "Oui" secret est plus fort en vous que tout "Non" et tout "Peut-être", ces maux dont vous souffrez et dépérissez avec votre époque ; et s'il vous faut prendre la mer, ô migrants, c'est une foi  qui vous y force... »[1]. Ainsi donc nous prenons la mer. Et c'est sur des mers chimériques que, ce jour, nous voguons. En ces jours et ces lieux où chacun défend fermement son morceau de territoire, refusant aux autres (sauf à les « choisir ») une quelconque jouissance de son sol, en cette période où l'hospitalité, pour reprendre ce si beau mot que René Schérer a su exhausser[2], où l'hospitalité ne semble plus parler aux dirigeants de ce monde (et à leurs électeurs lorsqu'ils en ont), comment pourrait-on, encore, valoriser les termes de conquérants et d'envahisseurs ? Et pourtant, ô combien sentons-nous le besoin d'être envahis, ne serait-ce que pour nous permettre de réinterroger une subjectivité qui, sinon, ne se pense (et ne se construit) qu'en terme de territorialisation paranoïaque.

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