N°74 Biopolitiques ?

N°74 Biopolitiques ?


Autoportrait main et visage - Francis Berezné

Christiane Vollaire, Valentin Shaeplink, Editorial

Trilogie américaine
Christiane Vollaire, Entretien avec Russell Banks
Christiane Vollaire, Entretien avec Nell Painter
Sarah Schulman, Visite de solidarité

Terrain
Anne Ducloux, Jocaste au pays de Shéhérazade. Mariages non consommés, à Samarcande.
Aras, Mémoire d’une Révolution
Christophe Tafelmacher, Polémique sur l’expulsion des criminels étrangers, projet de transformation radicale de l’Etat
Claire Auzias, Barcelona, Caixa forum

Politique
Olivier Razac, Taser et biopolitique
Patrick Chariot, Quand les médecins se font juges : la détermination de l’âge des adolescents migrants
Bertrand Lebeau, Drogues : sortir de la prohibition ?

Clinique
Florent Gabarron, Critique épistémologique de la présentation de malades, clinique d’une pratique de la forclusion
Françoise Attiba, Faire vivre ou laisser mourir
Luca Paltrinieri,  L’équivoque biopolitique 
Jean-Claude Polack, Le virus, l'étranger, le fou

Esthétique
Marc Perelman, Médiatisation du sport et sportivisation des médias :Le stade comme vision du monde
Jean-Philippe Cazier, Entretien avec David Halperin, Nos subjectivités concrètement

Fiction
Frédéric Ramade, La semence de l’homme (II)Ebauche synoptique d’un scénario paranoïaque
Pierangelo Di Vittorio, For your own good. La biopolitique racontée par J.G. Ballard
Nathalie Warren, Courrier

Concept
Beatriz Preciado, Biopolitique à l’ére du capitalisme pharmacopornographique
Michel Agier, Le biopouvoir à l'épreuve de ses formes sensibles. Brève introduction à un projet d’ethnographies des hétérotopies contemporaines
Anna Longo, Biopolitique et immunologie : les nouvelles métaphores possibles

LVE
Manola Antonioloi, Métamorphoses de la Nature, Philippe Descola, La Fabrique des images. Visions du monde et formes de la représentation
Christiane Vollaire, La Fabrique de la nation, Schlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé
Joëlle Marelli, Contrepoint

Francis Bérezné, Le Marcher de l'art

Biopolitiques ?

Les termes de biopouvoir et biopolitique ont été créés par Foucault dans le milieu des années soixante-dix : c'est en 1976 qu'ils apparaissent, dans la rédaction parallèle de La Volonté de savoir et du cours au Collège de France "Il faut défendre la société". Les deux termes naissent en même temps, à une page d'écart :
Il faudrait parler de "bio-politique" pour désigner ce qui fait entrer la vie et ses mécanismes dans le domaine des calculs explicites, et fait du pouvoir-savoir un agent de transformation de la vie humaine. 
Une autre conséquence de ce développement du bio-pouvoir, c'est l'importance croissante prise par le jeu de la norme aux dépens du système juridique de la loi.

Ce numéro de Chimères ne souhaite pas faire une exégèse foucaldienne, mais plutôt interroger l'actualité critique et polémique de ces termes, dans cette deuxième décade des années deux mille.  C'est-à-dire questionner leur validité pour interpréter et qualifier les rapports contemporains du corps au pouvoir, les lieux de focalisation où s'exerce cette prise sur le corps comme mode d'assujettissement. Et d'abord de façon très concrète.

L’équivoque biopolitique



(Rendre les) Centre de Retention (humains...) par politistution

Extrait de l'article paru dans la revue papier

 "L’expérience montre qu’on peut et qu’on doit refuser le rôle théâtral de la pure et simple indignation qu’on nous propose”. 

Michel Foucault

“Biopouvoir fait partie de ces termes qui éveillent l’esprit critique et le paralysent aussitôt" Bruno Latour

  I. Le 30 juillet 2003, un groupe d’immigrés s’est évadé d’un centre de rétention italien après avoir mis à feu quelques matelas. Le journal télévisé de la RAI, principal émetteur étatique, a donné la nouvelle en précisant que les containers qui hébergeaient les immigrés étaient équipés de « climatisation, téléphone et télévision ». Cette précision aurait du, en quelque sorte, rassurer le téléspectateur sur le fait que l’Etat avait fait son devoir en assurant des conditions de survie tout à fait impeccables à des individus auxquels on ne reconnaissait ni le droit à la citoyenneté, ni quelque droit politique que ce soit. L’existence politiquement qualifiée qui fait d’un homme ou d’une femme un humain, le bios, leur était désormais déniée, tandis qu'on assurait à ces non-humains les conditions d’une survie, de ce que l'on jugeait relever d'un confort, celui-ci fut-il non politique. 

Dans son étrange histoire du couplage entre le jeu de la cité et du citoyen et le jeu du berger et du troupeau, plusieurs fois l’Etat moderne a été un mauvais berger et n’a pas réussi à assurer le bien-être de ses brebis. Celles-ci continuaient néanmoins à être ses citoyens. Aujourd’hui, avec la prolifération, en Italie et en Europe, de ces espaces d’exceptions que sont les centres de détention temporaire, on assiste à une scène inversée où l’Etat assure, apparemment, tous les soins que l'on peut exiger d'un bon berger, sans pour autant reconnaître un quelconque droit de citoyenneté à des brebis qu'il expose à la certitude de l’expulsion, sinon à l’effacement pur et simple de leur existence politique. Toutes les commodités vous sont ainsi accordées, mais à condition que vous n'exigiez pas d’être comptés politiquement. Cette condition paradoxale rend possible la création d’un nouveau lumpenprolétariat dépourvu de droits civiques élémentaires mais censé vivre et travailler sur le sol national, au prix de toute une série de chantages portant notamment sur les salaires, les conditions de travail, les risques d'être arrêtés par la police, etc.

Polémique sur l’expulsion des criminels étrangers, projet de transformation radicale de l’Etat

Depuis la fin des années 1980, le paysage politique suisse est fortement polarisé par un parti national-populiste qui a réussi à imposer son discours et à dicter l’agenda. Il est notamment parvenu à faire voter fin novembre 2010 le corps électoral suisse sur sa proposition de modification dela Constitution fédérale au travers de son initiative « pour le renvoi des criminels étrangers » (ci-après:initiative sur le renvoi). Cette initiative a suscité une réponse institutionnelle du Conseil fédéral, gouvernement suisse, et d’une majorité du Parlement national, qui ont soumis au vote populaire un contre-projet. Au-delà du thème apparent, le traitement des personnes étrangères ayant commis des délits, se dessine une proposition de transformation radicale de l’Etat : si le résultat du vote populaire concernant l’initiative sur le renvoi n’aura probablement pas le même impact dans les pays voisins de la Suisse que celui sur l’initiative anti-minarets, les enjeux qu’elle recèle méritent toutefois qu’on s’y attarde.

Présentations

Pour bien comprendre les enjeux du débat, il convient deprésenter son acteur principal[1].Désigné en français par le très euphémique « Union démocratique ducentre » (UDC), son profil est mieux cerné par sa dénomination allemande« Schweizerische Volkspartei » (SVP), soit « parti suisse dupeuple ». Cette formation d’origine agrarienne est représentée depuis des décennies au gouvernement fédéral, ainsi que dans de nombreux gouvernementscantonaux, tout en jouissant d’une forte représentation au Parlement national.Elle se caractérise par un ultra-libéralisme sur le plan économique, par un conservatisme sur le plan des mœurs, par un discours nationaliste et xénophobe, ainsi que par la revendication d’un Etat fort et répressif.

L’UDC n’a cessé de proposer des mesures anti-étrangers, en popularisant le discours dirigé contre les « abus » qui seraientprétendument commis dans le domaine du droit d’asile ou de l’immigration. Ladénonciation des « abus » s’est ensuite dirigée contre toutes les personnes bénéficiaires de l’aide sociale ou des assurances sociales.

Grâce à des soutiens fortunés, dont Christoph Blocher, hommed’affaires milliardaire élu ministre de la justice et de la police de 2003 à2007 au gouvernement national, l’UDC mène des campagnes avec de gros moyens financiers, mêlant affiches, brochures distribuées en tous-ménages et slogans-chocs qui rappellent parfois une certaine propagande des années 30.

L’UDC a notamment porté l’initiative anti-minarets adoptéepar le peuple suisse en décembre 2009, qui a fait grand bruit dans toutel’Europe et sur laquelle la Cour européenne des droits de l’homme (Cour EDH) doit encore se prononcer.L’homme qui s’est mis en avant dans cette campagne anti-minarets, OskarFreysinger, s’est récemment affiché auprès des extrémistes flamands du VlaamsBelang[2],ou lors des assises organisées par le Bloc Identitaire en France[3].

Il faut encore ajouter que l’UDC a su parfaitement joueravec la légitimité que lui confère son statut de parti gouvernemental, et ce delongue date. Ce statut lui a permis d’imposer à l’agenda politique des thèmes réservés auparavant à l’extrême-droite[4].

Initiative sur le renvoi : quelle nécessité?

En 2008, l’UDC a lancé sa nouvelle initiative sur le renvoi, qui propose la privation automatique du permis de séjour et de l’expulsion en cas de condamnation pénale pour certainsdélits figurant sur une liste. Cette liste est d’ailleurs assez étonnante, puisqu’elle met sur le même pied meurtre, brigandage, traite d’êtres humains,viol, délit sexuel grave et ... perception abusive des assurances sociales oude l’aide sociale.

Fait particulier, c’est déjà au moment de la récolte dessignatures que ce parti a mené une très agressive campagnes d’affiches sur le thème du « moutons noir », qui a créé une forte polémique et qui aimposé comme priorité de l’agenda politique la nécessité de régler le sort des personnes étrangères ayant commis des délits.

Il faut toutefois s’interroger sur cette prétendue nécessité de modifier la législation.Contrairement à ce que laissent entendre les partisans de l’initiative, il existe déjà aujourd’hui des dispositions légales à disposition des autorités.En effet, sur la base de l’article 62 de la Loi sur les étrangers (LEtr), les autorités peuvent révoquer une autorisation de séjour, ou refuser de la renouveler, notamment lorsque la personne étrangère a été condamnée à une peine privative de liberté de longue durée ou à une mesure pénale, ainsi quelorsqu’elle met en danger ou qu’elle attente de manière grave et répétée à la sécurité et à l’ordre publics en Suisse ou à l’étranger.

Comme il ressort des Directives de l’Office fédéral des migrations[5],une unique condamnation peut suffire en cas d’infraction grave. Mais la révocation est aussi possible en cas de peine mineure, si cela paraît adaptéaux circonstances, ou en cas d’actes répétés. Enfin, un « comportement punissable » peut suffire, indépendamment de la condamnation par un tribunal, « pour autant qu’il soit incontestable ou que les actes démontrent très clairement qu’il est imputable à la personne concernée »[6].

Il faut ajouter à cela la grande liberté d’appréciation qui est laissée par la législation à l’administration: en pratique, les tribunaux, cantonaux ou fédéral, tendentplutôt à confirmer les décisions de celle-ci dans les cas de révocations ou denon-renouvellement justifiés par des condamnations pénales. On peut doncaffirmer que les lois et la pratique actuelle dans ce domaine sont très dures.Il n’est pas étonnant que la Suisse se soit fait condamner à plusieurs reprisespar la Cour EDH, car des décisions prononçant l’expulsion violaient l’article 8de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH)[7].

Quand les médecins se font juges : la détermination de l’âge des adolescents migrants


Extrait de l'article paru dans la revue papier

"(...)

En France, les juges font régulièrement appel aux médecins légistes pour déterminer l’âge des adolescents migrants. Le journal Le Monde (14 mai 2008) rappelait par exemple qu’à Marseille, un garçon venu d’Algérie déclarant avoir 17 ans, ce que confirmait son acte de naissance, a été considéré comme majeur sur la foi d’une radiographie de sa main et d’une estimation de son âge osseux. De mineur isolé, il est devenu étranger clandestin, avec renvoi du foyer qui l’hébergeait et obligation de quitter le territoire français.

(...) 

Un adolescent sans papiers a t-il une parole ?

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