N°76 Ecosophie

N°76 Ecosophie


Peintures de Christian Sorg, El rio,
Journal automne 2008

Manola Antonioli, Anne Sauvagnargues, Arpenter la maison du monde

DEUX LECTURES DE FÉLIX GUATTARI
René Schérer, Les visions écosophiques de Félix
Anne Querrien, Une lecture des Trois écologies

TERRAIN
Monique Selim, Familles chinoises en quête de liberté : une école Steiner à Canton
Tobias Girard, Un exemple d’écosophie des risques industriels
Laurent Bocéno, Fukushinobyl, l’impossible catastrophe
Hideki Kitamaki,, Pour en finir avec les irradiés éclairés

POLITIQUE
Fabrice Flipo, La décroissance : une pensée antimoderne ?
Salvatore Panu, Giusi Lumare, Des espaces de résistance en Italie

AGENCEMENT
Manola Antonioli, Cartographier l’inconscient
Anne Querrien, Architecture autogérée, une pratique écosophique de la ville

CLINIQUE ET POESIE
Madatao, Slams

ESTHETIQUE
Roberto Barbanti, Silvia Bordini, Lorraine Verner, Art, paradigme esthétique et écosophie
Pierre Sterckx, Giuseppe Penone : de sève et de bronze
Christian Sorg, Le promeneur de la Sierra
Jean Gabriel Cosculluela, Avec (Christian Sorg)
Nathalie Brevet, Hughes Rochette,Récits d’expériences
Aliocha Wald Lasowski, Piano nomade et piano écosophique

CONCEPT
Maud Granger Remy, André Gorz et la poésie du monde vécu 
Cléber Daniel Lambert Da Silva, La Forêt de cristal de Millevaches : écosophie et cosmopolitiques amérindiennes
Karen Houle, Devenir-plante
Hervé Regnauld, Les concepts de Félix Guattari et Gilles Deleuze et l’espace des géographes

FICTIONS
Marco Candore, Le dossier 57-C
Stéphane Hubert, De la sexualité chez les androïdes
Nicolas Zurstrassen, Dans les plis, à vie

LVE
Manola Antonioli, Benoît Goetz, Théorie des maisons
Christiane Vollaire, Jean-Philippe Cazier, Les collages de Karl Waldmann
Jean-Claude Polack, Rêves d’Akira Kurosawa
Anne Querrien, Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne

Arpenter la maison du monde

Voir également l'entretien donné par Félix Guattari en décembre 1991

Extrait de l'édito paru dans la revue papier

« Une nouvelle intelligence de l’oïkos, la maison du monde, est en train de naître. L’air, l’eau, l’énergie deviennent des affaires humaines. Les paysages, les choses de la vie végétale et animale rejoignent ceux du réseau des villes, aussi bien que ceux des continents de la misère. […] La crise écologique renvoie à une crise plus générale du social, du politique et de l’existentiel. Ce qui se trouve mis en cause ici, c’est une sorte de révolution des mentalités afin qu’elles cessent de cautionner un certain type de développement, fondé sur un productivisme ayant perdu toute finalité humaine. »

Félix Guattari, Chimères, n° 11, printemps-été 1996

Ce numéro de Chimères propose des « tracés préparatoires » en direction de l’écosophie que Félix Guattari appelait de ses voeux en 1989, dans Les Trois Écologies : sagesse hétérogène et polymorphe de l’oïkos, destinée à prendre en compte en même temps l’écologie environnementale, l’écologie sociale et l’écologie mentale, ainsi qu’une nouvelle réflexion sur les dimensions machiniques et technologiques de la subjectivité individuelle et collective.

Impossible en effet de traiter les problèmes environnementaux sans les considérer comme une mutation physique sans précédent de la planète Terre, sans prendre en compte également les transformations des modes de vie humains, individuels et collectifs. Pour que ces changements soient vécus consciemment et volontairement, c’est à un niveau psychique qu’il est essentiel de porter attention. Effectuer la jonction conceptuelle entre ces trois registres, environnemental, social et mental, est donc une nécessité fondamentale, car les mutations écologiques ne peuvent avoir lieu sans modifier les rapports sociaux et sans être incessamment re-pensées. Les risques technico-scientifiques, naturels et industriels auxquels nous avons à faire face modifient de concert la Terre et ses passagers, humains mais aussi bien vivants et minéraux (feuilles, cellules, atomes…).

Impossible aussi, par conséquent, de restreindre l’écologie aux questions environnementales comme si la Nature devait être « protégée » pour conserver une existence indépendante à l’écart des processus sociaux et des comportements individuels. C’est plutôt l’ensemble politique des modes économiques actuels d’exploitation de la terre qui est en question dans cette « crise » écologique, qui forme noeud autant sur les ressources dites « naturelles » que sur nos modes culturels et nos existences individuelles. L’écosophie permet de découvrir dans ce noeud autant de ressources et de possibilités de ripostes que de motifs d’inquiétude. En soulignant que seule une prise en compte de l’intrication de ces trois registres de l’environnement, des rapports sociaux et de la subjectivité humaine peut rendre compte de la complexité de l’écologie, Guattari montrait aussi que l’écologie ne concerne pas seulement une dimension de crise, mais une manière de comprendre l’histoire humaine comme géographie de la Terre : qu’est-ce qui arrive à la Terre ?

La diagonale du fou Sur Les Collages de Karl Waldmann (dir. Jean-Philippe Cazier)


(Tous droits réservés)

La diagonale du fou Sur Les Collages de Karl Waldmann sous la direction de Jean-Philippe Cazier, ed. Janninck, (Paris) et Artvox (Bruxelles), 2010, 168 pages.

 EXTRAIT PARU DANS LA REVUE PAPIER

"[...]Un bel objet pour un mystérieux sujet. Ce livre sur les collages de Karl Waldmann, bien conçu et bien fichu, semble épouser les diagonales de son oeuvre : des perspectives largement ouvertes sur l’histoire de l’art moderne autant que sur l’histoire tout court. Mais aussi des agencements de textes qui constituent autant d’effets de montage. Jean-Philippe Cazier, philosophe et collaborateur de Chimères, a réuni ici les contributions d’un critique d’art, d’un chercheur en esthétique contemporaine, d’un spécialiste des avant-gardes, d’un physicien et d’un artiste, pour interroger l’oeuvre de KW, artiste allemand dont les principaux repères biographiques s’écrivent au conditionnel : il serait né à Dresde, dans les années 1890, et aurait disparu dans un camp de travail soviétique à la fin des années 1950. La découverte de cette oeuvre s’est faite en 1989, dans le contexte de la chute du mur, à Berlin, sur le « marché des Polonais » où les  ressortissants de l’Est venaient faire brocante. On pourrait imaginer que celui qui avait pu fuir l’antisémitisme nazi n’ait pas pu échapper à l’antisémitisme stalinien. L’impact des images est fort, et parfaitement mis en valeur par une maquette nette et une typographie originale, évoquant clairement la période des avantgardes

des années 1920-1930, dont Waldmann est manifestement un représentant. Sous le signe dominant du rouge et du noir, la couverture nous offre le pastiche pastiche d’une oeuvre célèbre de Félicien Rops, tirant ainsi une sorte de trait d’union entre la décadence post-romantique et les avant-gardes.

Jean-Philippe Cazier évoque à juste titre les figures de Raoul Haussmann et Hannah Höch en Allemagne, pour l’esthétique du collage issue du mouvement dada ; ou celle de Rodtchenko en URSS, pour les orientations manifestement constructivistes de ce travail. La visée est politique : anti-nazie ou antistalinienne.

Mais, les oeuvres n’étant pas datées, et le parcours de l’artiste très énigmatique, les lacunes de la biographie augmentent la difficulté de l’interprétation des images, de facture simple et formellement équilibrées. On pense évidemment aux très célèbres collages antinazis de John Heartfield, redoutablement percutants

et efficaces, avec lesquels ceux-ci présentent de fortes analogies. Mais la ligne esthétique de Waldmann est plus épurée, et sa ligne politique plus tangente, plus diagonale, que la ligne frontale de Heartfield. [...]"

Devenir plante

"[...] Y a-t-il des individus qui communiquent plus loin ?

Le profil chimique d’une plante est souvent complètement unique pour cette plante individuellement. Il ne semble pas y avoir une empreinte chimique simple ou générique pour une sorte de plante en général : « Toutes les plantes rejettent des composés chimiques volatils, et le profil chimique de différentes plantes est différent et peut être spécifique pour chaque plante8 ». Cette observation rend plus compliquée l’hypothèse de base selon laquelle, dans l’émission du signal, une plante agit comme type génétique. Deuxièmement, le profil volatil d’une plante individuelle donnée change de diverses manières selon les différents types de stress qu’elle endure : si elle est attaquée matériellement elle donne un signal de coup. Si elle est attaquée par un insecte, un autre type de signal. Ceci nous force à imaginer les plantes non seulement comme des individus, mais comme des individus co-évoluant continuellement avec et dans des relations environnementales changeantes qui elles-mêmes sont en train d’évoluer de manières complexes. Les plantes ne sont en aucune façon des êtres isolés dans une externalité qui serait configurée comme externe ou étrangère, par rapport à laquelle elles devraient changer, et contre laquelle elles auraient besoin de droits négatifs. Ce qu’on appelle les types génériques sont des individus réels, et ces individus sont toujours en relations fluides non additives avec les autres. Ces observations poussent à reconnaître la possibilité que les plantes soient des singularités complexes, ou dit autrement, que l’unité la plus réelle et la plus fondamentale de l’existence végétale (son corps) est ce que Spinoza appelle un « mode », « les choses particulières qui existent réellement » (Spinoza : Éthique II : Proposition 9) – chacun avec sa propre nature – plutôt que des types ou des essences (Éthique : Définitions 1-7), et que ces singularités sont par nécessité, complètement immergées dans, constituées par, et constituantes d’un milieu : « Le jeu entre la plante et son environnement est une activité mutuelle ». [...]"

Art, paradigme esthétique et écosophie

Le site des Jardins format A4 - Pierre Bernard

Ces expériences justifient l’hypothèse que l’art est en train de réfléchir à son rôle dans le monde d’aujourd’hui. Peut-on penser que l’art est en soi « écosophique » ? Peut-on penser qu’il l’est par sa force de rayonnement, par sa capacité à inventer des espaces subjectifs et collectifs et à activer des relations à visée transversale, pluri-dimensionnelle et complexe ? L’obstacle, essentiellement de nature sociopolitique, implique la participation inéluctable de l’art au système marchand. Cependant, dans la pratique artistique, il y a des îlots de dissidence créative comparables à ce que Gilles Clément appelle le « délaissé ». Dans une société qui se désagrège sous la pression des rapports marchands, l’art est souvent une manière d’exprimer une solidarité proprement sociale : un engagement de proximité, une mise en action concrète de certaines valeurs en manière de lutte, des pratiques collectives contre la sur-individualisation de l’art, la gratuité contre le tout marchand, un réinvestissement de l’imagination, des expériences de partages humains et de participation, d’échanges dans l’espace public.

Si l’écosophie est un terrain d’intervention d’une méthodologie de la transversalité, et nous pousse à réfléchir par-delà les structures de pensée prédéterminées, un projet qui a été pour nous exemplaire, parmi beaucoup d’autres, a été en ce sens celui de l’artiste Pierre Bernard et de ses Jardins format A4. Le projet sur le thème du micro-jardin, engagé depuis 2004, propose aux classes de l’école primaire de réaliser et de prendre soin de petits jardins de la taille d’une feuille de format A4. Ce travail ouvre un espace expérimental de sensibilisation au monde du vivant, un lien à construire localement entre réel, perception et représentations, des échanges à favoriser dans le cadre d’un projet commun qui se développe en tenant compte du temps de la plante qui pousse. Ainsi faisant, Pierre Bernard transpose sa créativité et l’imaginaire du jardin dans un contexte urbain. Et enfin, la diffusion et la gestion de l’oeuvre sur Internet permettent de dépasser les procédures traditionnelles et les relations avec les institutions du système de l’art.

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